Mardi 11 décembre 2018

Les prêts sur tableaux, une activité à risques

Les oeuvres d'art apportées en garantie aux banques peuvent réserver de mauvaises surprises

Par Martin Bailey · Le Journal des Arts

Le 3 janvier 1998 - 1369 mots

Les établissements bancaires ont l’habitude d’accepter le dépôt d’œuvres d’art pour garantir un emprunt. Cette pratique a donné lieu à plusieurs tentatives d’escroquerie, notamment en Angleterre, consistant à proposer aux banques des tableaux généreusement attribués à des grands maîtres, voire volés. Les banquiers français se disent très prudents, mais la France a connu des manœuvres frauduleuses comparables, avec cette fois des tableaux fictifs ou appartenant à des tiers gagés.

Au mois de septembre, des responsables de la Banque générale de commerce, de la Compagnie Edmond de Rothschild et de la Société de banque occidentale ont été mis en examen pour “complicité de banqueroute” dans l’affaire Melki. Rappelons les faits : en 1995, le galeriste parisien Jacques Melki était condamné à deux ans de prison pour avoir donné en gage des tableaux ne lui appartenant pas, voire complètement fictifs, avec la complicité des banquiers, selon un rapport d’expert-comptable communiqué au juge d’instruction, Cette pratique aurait permis de prolonger artificiellement l’existence la société gérant la galerie alors qu’elle était en cessation de paiement.

Une procédure éprouvée
Pour le nantissement de faux tableaux comme pour les vrais, la procédure courante est la suivante : leurs propriétaires contactent une banque, déclarent qu’ils possèdent des tableaux de valeur et proposent de les déposer en garantie pour un emprunt pouvant correspondre au tiers de leur valeur supposée. De prime abord, la banque a tout à y gagner, mais elle n’est jamais à l’abri d’une mauvaise surprise. Les tableaux peuvent n’être en définitive que des copies ; ils ne valent plus alors qu’une fraction du prix de l’original. Parfois aussi, les tableaux sont authentiques mais volés.

Une fois le prêt accordé par la banque, le propriétaire peut refuser de rembourser ses échéances et renoncer à ses œuvres d’art qui n’ont finalement que peu de valeur. En France, aucune affaire de ce genre n’a été recensée récemment ; les organismes de prêt, comme le Crédit municipal de Paris, affirment faire toujours preuve de la plus grande prudence quand se présentent des œuvres de maîtres et n’ont pas rendu publiques d’éventuelles tentatives d’escroquerie. Côté anglo-saxon, sept cas récents, relevés par notre confrère The Art Newspaper, illustrent la fréquence de ces manœuvres. On notera malgré tout que nombre d’entre elles semblent avoir été déjouées.

Des mandataires travaillant pour le compte d’un propriétaire italien ont contacté une banque en affirmant que leur client possédait deux tableaux de Léonard de Vinci et Lucas de Leyde, estimés 50 millions de dollars (300 millions de francs). Ils ont produit des certificats d’authenticité émanant d’“experts” établis à Rome, Florence et dans le sud de la France. Ils ont ensuite fait au nom de leur client une demande d’emprunt pour une somme substantielle, les œuvres faisant office de dépôt de garantie. Une enquête menée par la banque a révélé que les tableaux étaient des copies. Les mandataires du propriétaire italien étaient, semble-t-il, récidivistes en la matière.

Un Caravage et un Greco
Un autre mandataire s’est présenté dans une banque de Londres en expliquant qu’un propriétaire italien souhaitait souscrire un emprunt et offrait comme garantie un Caravage estimé 25 millions de dollars (150 millions de francs) et un Greco d’une valeur de 12 millions de dollars (78 millions de francs). Afin de prouver la solvabilité de son client, il a produit un catalogue de l’ensemble de sa collection, regroupant plusieurs centaines de tableaux authentifiés par un historien d’art d’Europe centrale. Une estimation était indiquée pour chacune des œuvres, dont le total représentait 100 millions de livres (un milliard de francs). La banque a demandé l’avis d’une maison de vente de Londres, qui lui a répondu que le mandataire l’avait elle aussi contactée et que les attributions étaient un peu trop optimistes. La collection ne vaudrait, selon l’expert, que quelques dizaines de milliers de livres.

Un collectionneur new-yorkais a contacté une banque londonienne en déclarant qu’il était à la tête d’une collection d’une valeur de 250 millions de dollars (1,5 milliard de francs). Parmi ses chefs-d’œuvre figuraient des tableaux de Van Dyck, El Greco, Murillo, Rubens, Zurbarán et Teniers. Il a présenté un très bel album de photographies couleur, mais la provenance des œuvres n’apparaissait nulle part. Il a donc sollicité un prêt proportionnel à la valeur de sa collection, mais la banque a refusé, doutant de l’authenticité des tableaux.

Une compagnie d’assurances de Londres a reçu une proposition pour six tableaux soi-disant estimés 211 millions de dollars (1,2 milliard de francs), des œuvres de Piero della Francesca, Léonard de Vinci, Michel-Ange, Cranach, Rembrandt et Vermeer, toutes authentifiées par un marchand californien. La compagnie a refusé le contrat, une fois encore pour des raisons d’authenticité : il était en effet peu plausible qu’un Vermeer inconnu réapparaisse de la sorte. L’expert en objets d’art de la compagnie d’assurances a déclaré : “Il est probable que les personnes qui nous ont contactés souhaitaient assurer leurs œuvres pour pouvoir ensuite s’adresser à une banque, estimations à l’appui.”

Une autre compagnie d’assurances, établie dans le Nebraska, aux États-Unis, a été contactée par un homme qui souhaitait obtenir un prêt en offrant comme garantie un tableau de Rubens estimé, selon ses dires, plus de 3 millions de dollars (18 millions de francs). Une enquête a révélé que l’œuvre était passée en salle des ventes six mois plus tôt sous la désignation “d’après Rubens” et qu’elle avait été adjugée 250 000 dollars (1,5 million de francs). Là encore, la compagnie a pensé que son estimation servirait ensuite pour solliciter un emprunt substantiel auprès d’une banque.

Des tableaux volés ont également été utilisés pour des tentatives d’escroquerie. En 1996, une nature morte aux fruits exécutée par Ambrosius Bosschaert et estimée 500 000 livres (5 millions de francs) a été présentée par un individu de nationalité serbe à un marchand londonien, qui a consulté l’Art Loss Register (registre des œuvres d’art volées) et appris que le tableau avait été dérobé deux ans plus tôt à la galerie Rob Smeets de Milan. Les enquêteurs chargés de l’affaire ont découvert que cet homme espérait proposer l’œuvre en dépôt de garantie pour obtenir un prêt d’une banque.

Tous volés
À New York, un établissement bancaire a été sollicité pour un emprunt de 1,5 million de dollars (9 millions de francs) avec, pour garantie, des tableaux et du mobilier ancien d’une valeur totale de 5 millions de dollars (30 millions de francs), tous volés comme l’a révélé une enquête.
Sur les sept cas évoqués, seule une banque a accordé un prêt. Mais ce chiffre ne doit pas surprendre. En effet, les victimes hésitent souvent à reconnaître les faits, et les escroqueries sont généralement étouffées. “Les emprunts frauduleux réalisés grâce à des œuvres d’art sont plus fréquents qu’on veut bien l’admettre. Mais c’est très gênant de le reconnaître et tout le monde préfère ne pas en parler”, explique Charles Hill, ancien chef de la brigade Art et Antiquités de la police municipale, aujourd’hui expert pour la compagnie d’assurances Nordstern.

En raison de sa position de centre artistique et bancaire, Londres attire les propriétaires désireux de souscrire des emprunts en proposant des tableaux en garantie. Les banques suisses et américaines sont également concernées, et, à l’instar des établissements bancaires londoniens, elles n’accordent des prêts qu’après avoir vérifié la provenance et l’authenticité des œuvres, ainsi que la solvabilité des souscripteurs.

Les banques disposant d’experts en œuvres d’art, telles la Citibank et la Coutts, ont moins de chances d’être escroquées. Comme le signalait Nick Parnell, de la Coutts, “lorsque des œuvres d’art font office de dépôt de garantie, seuls nos clients attitrés peuvent prétendre à l’obtention d’un prêt de notre part, à condition que nous ayons pu vérifier le certificat d’authenticité, la provenance et l’estimation des tableaux. Mais je pense que d’autres banques sont aussi contactées par ce genre d’individus”.

Au Japon, la multiplication des affaires de ce type rend la situation encore plus critique. Selon l’Art Loss Register, à Londres, une banque japonaise compte à elle seule quelque mille tableaux déposés en garantie, représentant un total de 1,4 milliard de dollars (8,4 milliards de francs). Elle est aujourd’hui propriétaire des œuvres, les souscripteurs d’emprunts ayant cessé de rembourser. Pour le directeur de l’Art Loss Register, James Emson, “sur ces mille tableaux, quelques-uns ont dû être volés et l’attribution de certains autres est sans doute incertaine”.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°51 du 3 janvier 1998, avec le titre suivant : Les prêts sur tableaux, une activité à risques

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