Mercredi 17 octobre 2018

Les Nordiques à l’épreuve des clichés

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 3 novembre 2006 - 719 mots

La relative méconnaissance de la photographie des pays du Nord de l’Europe
entretient beaucoup d’« a priori » à l’égard d’une pratique très diversifiée.

L'art des pays communément réunis sous l’appellation « du Nord » – Danemark, Islande, Norvège, Suède et Finlande – a jusqu’ici peu pénétré à l’étranger. Si quelques « stars » tels le Norvégien Per Barclay, installé entre Paris et Turin, ou l’Islandaise Ruri – à voir dans l’exposition centrale du Salon Paris Photo – ont percé, l’audience des autres artistes est plus confidentielle. Cette confidentialité entretient nombre de clichés, notamment ceux attachés à la vision romantique générée par l’évocation de ces contrées. Andrea Holzherr, commissaire de la manifestation les « Pays nordiques à l’honneur » sur Paris Photo, qui regroupe l’invitation de huit galeries dans le secteur Statement et une exposition centrale, en fait le constat : « Quand on pense à ces pays, on se fait des idées. Il ne faut pas oublier que la photographie relève de ce que vous voyez. L’horizon bas, la lumière particulière et l’attachement à la nature sont là-bas des qualités fondamentales. »
Aussi faut-il se garder des généralisations simplistes quant à l’iconographie paysagère, qui renferme des approches fort diverses. Quand Per Barclay l’utilise comme toile de fond très contrastée d’une action qui met la tension corporelle en jeu (chez Oliva Arauna, Madrid), le Danois Per Bak Jensen la dépouille de toute présence et anecdote, préférant se focaliser sur le discours intrinsèque d’un décor qu’il invite à déchiffrer (chez Bo Bjerrggard, Copenhague).

Tradition du récit
Dans un registre très poétique, chez Heino (Helsinki), le Finlandais Axel Antas questionne les liens entre l’homme et l’environnement en cherchant des atmosphères naturelles grâce à des procédés artificiels. Sa série Whiteout (2004-2006) pousse cette quête à l’extrême, dans des clichés devenus presque totalement blancs, où l’apparition se fait à travers des nappes brumeuses. À l’opposé, et avec beaucoup d’ironie, l’Islandais Hrafnkell Sigurdsson observe crûment les liens avec la nature en suivant le trajet parcouru par les ordures ménagères, opposant une fin de non-recevoir à l’idéal romantique (chez i8, Reykjavik).
La Norvégienne Eline Mugaas a pris la ville comme terrain d’exploration dans des images sèches et surexposées dont la netteté devient presque sculpturale (chez Riis, Oslo). Il n’est pas étonnant qu’on y décèle quelque « patte américaine », l’artiste ayant été formée, comme nombre de ses pairs, aux États-Unis. En effet, les écoles nordiques, qui souvent disposent de moyens assez conséquents, ont pour habitude d’envoyer leurs élèves parfaire leur éducation à l’étranger, et apprendre ainsi à parler le langage international.
S’il fallait trouver un trait commun aux artistes nordiques, il est plutôt à chercher dans la narration tant raconter des histoires fait intrinsèquement partie d’une culture qui tient beaucoup de la tradition du récit, via les contes et les nombreuses sagas notamment, et où l’oralité est essentielle.
Ainsi, chez Martin Absæk Projects (Copenhague), les Danois Trine Sondergaard et Nicolai Howalt, avec les tableaux de chasse de leur série How to Hunt (2005), évoquent la transmission des traditions. Leur compatriote Pia Rönicke, qui s’est fait une spécialité dans le développement d’histoires par l’intermédiaire de plusieurs médias, présente quant à elle chez gb agency (Paris) des diptyques qui, tels des story-boards, détaillent une série d’actions. À la galerie Mia Sundberg (Stockholm), la Suédoise Annee Olofsson, sujet et modèle de son travail, est vue écoutant une conversation en collant son oreille contre un mur, propos que le spectateur peut intercepter à son tour en s’approchant de l’image (The Conversation, 2006).

Visions féminines
La dimension narrative est également très présente dans les œuvres de plusieurs des cinq artistes réunies dans l’exposition centrale, tels les extérieurs-nuit inquiétants de la Danoise Astrid Kruse Jensen. Ses Imaginery Reality, à l’atmosphère très tendue, suspendent un récit que le visiteur est libre de poursuivre à sa guise. À l’inverse, la Norvégienne Mette Tronvoll conte sans détours, à travers portraits directs et vues frontales, la réalité dans un camp militaire. La mémoire enfantine réapparaît quant à elle, de manière très émotive, dans les travaux d’Ulla Jokisalo. Partant d’albums de famille et d’images de magazine anciens qui lui servent de matrice, l’artiste finlandaise nous entraîne dans des récits liés à sa propre histoire et aux spécificités culturelles relatives au rôle social de la femme dans les pays du Nord… ouvrant une autre voie pour les découvrir.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°246 du 3 novembre 2006, avec le titre suivant : Les Nordiques à l’épreuve des clichés

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