Lundi 10 décembre 2018

Les multiples dimensions d’un art

Par Armelle Malvoisin · Le Journal des Arts

Le 4 octobre 2007 - 1003 mots

Sous ses diverses facettes, la sculpture XIXe est un domaine de collection très prisé. Les maisons de ventes Sotheby’s et Tajan lui accordent toute leur attention.

La sculpture qui est d’ordinaire une spécialité peu suivie par les maisons de ventes aux enchères, est prise en charge par un département à part entière chez Sotheby’s depuis des décennies. La branche «  sculpture européenne et objets d’art » de l’auctioneer réunit des œuvres en trois dimensions, qu’elles soient sculptées, coulées ou modelées, en marbre, bois, pierre, ivoire, bronze, terre cuite ou plâtre, du Xe à la fin du XIXe siècle, à côté de ventes consacrées à la sculpture européenne des XIXe et XXe siècles. La variété des pièces présentées dans ces ventes internationales spécialisées qui ont lieu quatre fois par an à Londres, est très excitante pour les collectionneurs. En France, la sculpture reste traditionnellement intégrée aux vacations de mobilier et objets d’art, chez Sotheby’s comme à Drouot. Sauf chez Tajan où depuis deux ans, la maison de ventes a choisi de mettre en exergue ce domaine qu’elle a étendu, de « La sculpture du XIXe à nos jours ». Un tiers des lots des catalogues est voué aux bronzes, principalement animaliers. Ce marché a toujours été fort. « Tajan fait un effort louable pour mettre en valeur un domaine apprécié mais encore trop méconnu techniquement des amateurs français, souligne Alain Richarme, l’un des deux directeurs de la galerie l’Univers du bronze (Paris). En effet, s’il y a un vrai goût pour la sculpture XIXe animalière en France, les collectionneurs anglo-saxons ont non seulement plus de discernement sur la question des tirages du vivant de l’artiste comparés aux fontes posthumes qui perdent en qualité de la ciselure et ont des patines moins poussées, mais aussi accordent une importance à la différence entre un premier et un second tirage de l’artiste. »

Sculptures animalières
La galerie qui est spécialisée depuis plus de vingt ans dans la sculpture d’édition des XIXe et XXe siècles, connaît bien le sujet, ayant publié plusieurs ouvrages de référence, à l’instar du catalogue raisonné d’Antoine Louis Barye et celui de Jean-Baptiste Carpeaux. Cette automne paraît celui sur Pierre-Jules Mène dont l’œuvre est essentiellement cynégétique, et qui est, après Barye, l’un des meilleurs sculpteurs animaliers. Ces livres apportent un éclairage indispensable au marché de la sculpture de cette époque. C’est un point de repère pour les collectionneurs, à la fois pour la gamme et la rareté des sujets traités par ces artistes, mais aussi pour les dimensions exactes des pièces originales. Les mesures précises facilitent la détection des surmoulages dont la taille est légèrement supérieure en millimètres aux bronzes créés par l’artiste. Alors que Sotheby’s évince les fontes posthumes de ses ventes, une déferlante de bronzes fondus après la mort de l’artiste s’abat chaque année sur l’hôtel Drouot. Pour le collectionneur, tout le problème est de savoir ce qu’il achète et à quel prix. Neuf bronzes sur dix de Barye sont posthumes et entre eux, de qualité inégale. Une rare paire de Cheval turc par l’artiste, provenant de la collection John Poynton, a été adjugée 180 000 livres (270 000 euros) le 6 juin 2007 chez Sotheby’s à Londres. Une version posthume de qualité de ce sujet vaudrait au mieux 30 000 euros. 
Mais les statuettes en bronze ne sont que l’un des aspects de ce marché de la sculpture XIXe. Tandis que les grands marbres séduisent le marché de la décoration telle une Rebecca de Giovanni Battista Lombardi, vendue 13 500 euros le 30 mai à Drouot chez Tajan, les terres cuites appellent à une autre approche de la sculpture. « Avec l’esquisse en terre cuite, de Jean-Baptiste Carpeaux ou Aimé-Jules Dalou par exemple, on entre dans un autre univers de collection qui correspond à un goût pour la pièce d’atelier, pour l’œuvre unique qui est l’ébauche de l’artiste. Cet engouement pour ce type de sculpture peut être mis en parallèle avec la passion des amateurs de dessins anciens pour les œuvres préparatoires », souligne Ulrike  Goetz, responsable du département Sculptures et objets d’art chez Sotheby’s France. Le 29 mars à Paris chez Sotheby’s, trois esquisses en terre cuite de Carpeaux provenant de l’atelier du sculpteur ont multiplié leur estimation par trois pour atteindre près de 20 000 euros chacun. Les amoureux de la terre cuite se tournent également vers les pièces d’édition de Carpeaux mais aussi d’Albert-Ernest Carrier-Belleuse, de préférence réalisées du vivant des artistes. Pour ceux-ci, les thèmes poétiques ou sensuels comme les nus féminins sont nettement plus appréciés que les sujets allégoriques.

Les esquisses en terre cuite

Parce que chacune d’elles est une œuvre unique, les esquisses en terre cuite sont des pièces très prisées des amateurs de sculptures qui aiment à travers l’ébauche approcher l’essence du génie artistique. En la matière, Jean-Baptiste Carpeaux est un excellent exemple car pour chaque sculpture, il a démultiplié les étapes de son processus de création. Ce couple (ill. ci-dessus) formé d’un homme agenouillé tenant dans ses bras une jeune femme assise sur ses genoux, a figuré dans la vente de l’atelier de l’artiste en 1894 à Drouot. Elle y est décrite comme un Enlèvement. Si cette terre cuite est proche des esquisses de La Confidence (1873), elle est surtout à rapprocher du groupe de Paul et Virginie. Carpeaux avait conçu ce sujet en 1862 en remplacement de son Ugolin, mais finalement l’abandonna et seules ces ébauches subsistent. Deux épreuves en plâtre assez achevées sont conservées au Musée Cheret à Nice et au Musée d’Orsay à Paris et une terre cuite au Musée de Valenciennes. On trouve sous cette esquisse en terre cuite une ancienne étiquette avec une citation du Journal de Goncourt du 24 mai 1894, écrite à l’encre et confirmant la provenance : « …rien que dans les croquetons de glaise, dans ses boulettes de terre, il y a du pétrissage de Génie. p. 228 sur Carpeaux. J’ai acheté ce n°379 à sa vente le 1er juin 94 à l’Hôtel [Drouot] ». Estimée 6 000 euros, cette pièce a fait l’objet d’une bataille d’enchères entre plusieurs collectionneurs français, jusqu’au prix final de 21 000 euros le 29 mars 2007 à Paris chez Sotheby’s.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°264 du 7 septembre 2007, avec le titre suivant : Les multiples dimensions d’un art

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