Mercredi 11 décembre 2019

Les Meccanos de Prouvé valorisés

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 6 septembre 2011 - 1075 mots

Les architectures de Jean Prouvé font peu à peu leur apparition sur le marché. Elles peinent encore à séduire les collectionneurs.

A près avoir brillamment promu le marché du mobilier moderniste des années 1950, les hérauts de ce domaine tentent désormais de valoriser les architectures démontables de Jean Prouvé. Sur la foire Abu Dhabi Art en 2009, le marchand parisien Patrick Seguin avait orchestré son stand autour de la conception et la construction des Maisons des sinistrés de Lorraine. L’année suivante, dans le cadre de la Fiac, il installait la Maison Ferembal « adaptée » par l’architecte Jean Nouvel au jardin des Tuileries, à Paris. En juin 2011, sur le salon Design Miami à Bâle, il récidivait avec les maquettes de huit maisons du créateur nancéen, dans une fourchette de 150 000 à 2 millions d’euros. De son côté, son confrère parisien Philippe Jousse avait érigé la structure d’une ancienne école de Villejuif conçue en 1957 par Prouvé, puis transformée en chapelle. 

« Machines à habiter »
La préfabrication de maisons métalliques commence en France dès la fin du XIXe siècle, comme en témoignent quelques rescapées telles que la Maison de fer de Poissy. Dans l’entre-deux-guerres aux États-Unis, l’architecte Buckminster Fuller crée la maison Dimaxion en jouant sur l’idée du « less is more ». Jean Prouvé commence à construire des pavillons démontables dès la fin des années 1930, produisant des « maisons usinées comme des automobiles », de vraies « machines à habiter ». « Il n’y a pas de différence entre la construction d’un meuble et celle d’un immeuble, entre la table Compas de 1955 et le siège de la Sécurité sociale au Mans en 1951. Nous sommes dans une économie de moyens », précise Patrick Seguin.

En 1939, l’architecte construit, avec Pierre Jeanneret, un baraquement militaire, avant de lancer, en 1944, le programme de la réalisation des Maisons des sinistrés en Lorraine. La production d’acier était alors passée de 500 000 tonnes annuelles, en 1939, à 50 000 tonnes, en 1944. Il met dès lors à contribution la filière du bois des Vosges. Ces pavillons préfabriqués reposaient sur un portique en tôle pliée supportant la toiture et assurant la stabilité. En 1947-1948, Prouvé construit la Maison Ferembal, abritant les bureaux d’un fabricant de boîtes de conserves, avant de s’atteler, en 1956, à la Maison de l’abbé Pierre. Avec les Maisons dites tropicales, il cherche à pallier le manque d’infrastructures dans les colonies françaises en Afrique. Trois prototypes seront réalisés et installés, l’un à Niamey (Niger), les deux autres à Brazzaville (République du Congo). 

Seconde vie
Dès la fin des années 1980, Philippe Jousse, Patrick Seguin et Éric Touchaleaume se sont mis en tête d’acheter ces maisons nomades. Jousse et Seguin acquièrent, vers 1994, des éléments de la façade de la Fédération française du bâtiment, bijou technologique enchâssé en 1949 dans un environnement haussmannien, rue La Pérouse (Paris, 16e arr.), avant d’être jeté à la benne… Un seul de ces panneaux vaut aujourd’hui 35 000 euros. Pourquoi ces marchands ont-ils décidé de faire revivre ces structures et de leur créer un marché ? « Je veux leur donner une seconde vie, une nouvelle fonction, montrer que l’œuvre de Prouvé a un devenir, répond Éric Touchaleaume. La Maison tropicale rejoint les problèmes écologiques actuels, la ventilation y est naturelle, il y a une double peau avec le brise-soleil et la double toiture, des évents naturels, l’air chaud étant évacué par une cheminée faîtière. »

Même si les professionnels commencent à déployer ces structures, en vente publique comme dans le cas d’Éric Touchaleaume ou sur des stands de foires de design à l’instar de Patrick Seguin et Philippe Jousse, le marché en est encore à ses balbutiements. Les collectionneurs habituels du mobilier des années 1950, tels les Américains Ronald Lauder ou Peter Brant, n’ont pas encore franchi le pas. « L’achat est plus long, car les gens se posent des questions : où vont-ils installer la maison ? que vont-ils en faire ? Si on présente un produit fini, restauré, c’est beaucoup plus simple », admet Philippe Jousse, lequel est en pourparlers avec une fondation coréenne pour la structure de l’école de Villejuif qu’il présentait à Bâle pour 900 000 euros.
Certains amateurs commencent toutefois à se manifester. Le couturier Azzedine Alaïa a ainsi acheté une station-service de Prouvé (datant de 1951) pour la transformer en chambre d’ami dans son loft parisien. La collectionneuse Maja Hoffmann a, quant à elle, acquis, chez Jousse et Seguin, une Maison des sinistrés de Lorraine, installée depuis dans le sud de la France. En 2003, lors de l’exposition organisée par la galerie new-yorkaise Sonnabend, le baraquement militaire conçu avec Jeanneret fut acquis par l’architecte Lee Mindel pour les collectionneurs Robert et Melissa Soros. 

L’entrée en scène de Gagosian
De son côté, Éric Touchaleaume a mis en vente, en juin 2007 chez Christie’s à New York, une Maison tropicale de Brazzaville, achetée 4,97 millions de dollars (3,7 millions d’euros) par l’homme d’affaires André Balazs. L’année suivante, le Portugais José Berardo a emporté un pavillon démontable de 1945 chez Artcurial, à Paris, pour 180 000 euros en after sale. Le collectionneur Bob Rubin a, lui, acheté, en 2000, une Maison tropicale avant d’en faire don au Centre Pompidou, à Paris, tandis que le Museum of Modern Art de New York a négocié quelques éléments d’architecture, notamment des panneaux de la façade de la Fédération française du bâtiment et du siège social de la Compagnie industrielle de matériel de transport construit en 1963 à Neuilly-sur-Seine.

Dans le sud de la France, le domaine du château La Coste compte monter deux de ces maisons afin d’y abriter des bibliothèques dédiées, l’une à l’art et à l’architecture, l’autre à la gastronomie et au vin. « Les clients potentiels possèdent un parc assez grand pour installer les maisons comme annexe ou comme sculpture. Nous sommes dans la maison-objet », constate Éric Touchaleaume. Il est fort à parier que l’entrée en scène d’un intervenant comme le New-Yorkais Larry Gagosian, qui montrera au printemps 2012 cinq architectures de Prouvé dans sa galerie de Chelsea, donnera un coup de fouet à ce marché encore embryonnaire. 

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°352 du 9 septembre 2011, avec le titre suivant : Les Meccanos de Prouvé valorisés

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