Dimanche 21 octobre 2018

Enquête

Les commandants en second des musées nationaux

Tantôt administrateur général, tantôt directeur général du musée, c’est lui ou elle, qui met en musique la partition écrite par le président de l’établissement

Par Éric Tariant · Le Journal des Arts

Le 2 janvier 2013 - 1317 mots

Pour répondre aux responsabilités croissantes des directeurs des grands musées français est né l’administrateur général. Ce fidèle numéro deux est chargé d’épauler le chef de l’établissement public dans les domaines administratifs, juridiques et financiers. Enquête sur ce nouveau rôle charnière au Louvre, à Orsay, au Quai Branly et au Centre Georges Pompidou.

PARIS - « L’analogie qui me semble la plus pertinente est celle de commandant en second d’un navire, s’amuse Hervé Barbaret, assis dans son grand bureau du pavillon Mollien tourné vers la pyramide du Louvre. Le numéro deux du musée doit s’assurer du bon fonctionnement du navire de façon à ce que le commandant puisse pleinement se consacrer à sa mission qui est de fixer le cap et la stratégie », insiste le haut fonctionnaire dont la prose militaire trahit un passage au ministère de la Défense. Entré au Louvre en 2007 en qualité d’administrateur général adjoint, Hervé Barbaret en est devenu le numéro deux en 2009 au départ de son prédécesseur Didier Selles. L’accroissement des tâches de gestion et de management, des contraintes budgétaires et des missions de développement des établissements (recherche de ressources propres et conquête de nouveaux publics) a amené les grands musées nationaux à se doter – relativement récemment en France – de postes d’administrateur général. Placé sous l’autorité du directeur ou du président, celui-ci est chargé de le seconder principalement dans les domaines administratifs, juridiques et financiers, mais aussi de le représenter en son absence. Hervé Barbaret est énarque comme ses homologues Agnès Saal, directrice générale du Centre Pompidou, Alain Lombard et Karim Mouttalib, respectivement administrateur général du Musée d’Orsay et administrateur général du Musée du quai Branly.

Aristocrates de la haute fonction publique, Hervé Barbaret et Karim Mouttalib sont tous deux issus d’un grand corps, celui de la Cour des comptes. Leurs consœur et confrère Agnès Saal et Alain Lombard appartiennent, eux, à ce que Jean-Michel Gaillard nommait le « tiers état » des administrateurs civils. Ces derniers ont choisi le ministère de la Culture à leur sortie de l’école. « Je suis sortie de l’ENA très bien classée. C’est moi qui ai opté pour la culture. C’est toujours ma passion », se défend Agnès Saal attablée dans son bureau rouge vif au du quartier de l’Horloge.

C’est Alain Seban, président du Centre Pompidou, énarque doublé d’un polytechnicien, qui a appelé Agnès Saal à ses côtés en 2007. Les technocrates auraient-ils pris le pouvoir à la tête des grands musées nationaux ? « L’administrateur n’est que l’ombre du président », assure, sourire aux lèvres, Alain Lombard. « Le cap, la direction générale, et la programmation relèvent d’Henri Loyrette, le président-directeur du Louvre, l’administrateur général se consacre à la mise en œuvre de ses décisions, tout en étant force de proposition », observe de son côté Hervé Barbaret.

Unanimes, tous insistent sur la primauté des fonctions culturelles et scientifiques par rapport à celles de l’administration générale qui leur sont subordonnées. Même Agnès Saal pour laquelle il était pourtant hors de question, à son arrivée au Centre Pompidou, de se cantonner à des domaines strictement techniques ou administratifs. « Moi, je couvre le tout, insiste-t-elle : le culturel, les nouveaux projets, les chantiers stratégiques, sans m’immiscer pour autant dans la dimension scientifique qui est du ressort du directeur du Musée national d’art moderne. Mais je participe, aux côtés d’Alain Seban et d’Alfred Pacquement, à la définition de la programmation du Centre dans son ensemble », souligne t-elle. La clé d’un tandem harmonieux ? La proximité, la confiance, le respect mutuel, et une certaine alchimie ou équation personnelle entre les deux membres de l’attelage qui se cooptent.
L’administrateur général est nommé par le ministre de la Culture sur proposition du directeur ou du président de l’établissement.

Gestionnaires culturels
« Le poste de numéro deux est essentiellement un poste de gestion publique. Nous sommes des gestionnaires pourvus d’une sensibilité pour la culture », observe Karim Mouttalib. Le cœur de métier de l’administrateur général ? « Les finances et les ressources humaines », répond le numéro deux du Musée du Quai Branly, costume sombre et cravate rouge, assis à côté d’une pile de parapheurs. Son vaste bureau panoramique, moquette grise et murs taupes, plongeant sur le Trocadéro, voisine avec celui du président, Stéphane Martin. Les relations avec le ministère de la Culture et celui de l’Économie et des Finances, les autorités de tutelle, (mais aussi celui de la recherche pour le Quai Branly) et le reporting auprès du Président sont des exercices obligés du ressort des numéro deux. C’est à lui aussi qu’il revient de valoriser le domaine public auprès des concessionnaires (restaurants, parkings, libraires), d’entretenir la flamme auprès des mécènes ; de rendre des comptes également devant les commissions du Sénat ou de l’Assemblée nationale qui les auditionnent, accompagnés du directeur du musée ou d’un cadre dirigeant.

En ce début d’automne, conscient qu’un effort supplémentaire sera demandé à son établissement fonctionnant avec une part importante de subventions publiques (78 %), Karim Mouttalib est absorbé par des exercices de projections budgétaires. Comment optimiser les deniers de façon à éviter que les réductions de subventions n’impactent l’activité du musée ? « Nous allons essayer autant que faire se peut de réutiliser certains matériels. Nous veillerons également, particulièrement, au coût global des emprunts d’œuvres n’appartenant pas aux collections nationales », explique -t-il. À Orsay, le binôme composé de Guy Cogeval, le président du musée, et d’Alain Lombard, son administrateur général, ne prévoit pas de réduire la voilure. La hausse de la fréquentation (3,6 millions de visiteurs en 2012) a permis d’atténuer l’impact des baisses de subventions. Au Centre Pompidou, c’est le développement des ressources propres, augmentées de 50 % en l’espace de cinq ans par le tandem Seban-Saal qui a donné de l’oxygène à l’établissement.

Dialogue social
Autre mission clé du numéro deux : les ressources humaines. C’est à lui d’animer, en liaison avec la DRH, le dialogue social ; à lui de rencontrer les organisations syndicales, de les écouter et de se déplacer sur le « terrain » en cas de tension. Au Centre Pompidou (1 139 emplois permanents en 2011), où l’effectif est vieillissant (moyenne d’âge de 48 ans), la problématique est très différente de celle du Musée du quai Branly (255 salariés), dernier né des grands établissements, doté d’équipes jeunes et très diplômées. Différente aussi de celle du Louvre, « grosse boutique » de 2 300 salariés souvent fiers de travailler dans cet ancien palais. C’est aussi à l’administrateur général de veiller, en liaison avec les services compétents, à la sécurité du personnel comme des visiteurs. Mission délicate quand le bâtiment, qui compte plus de 240 000 m2 de planchers, doit être ouvert six jours sur sept, toute l’année, comme c’est le cas du Louvre.

Quid de la politique muséale ? « Dès que l’on entre dans le champ de la programmation ou de la muséographie, on pénètre dans le pré carré du président-directeur. Si Henri Loyrette décide d’organiser une exposition Raphaël, c’est son choix. À nous ensuite de mettre le musée en ordre de marche pour réaliser cette mission », répond Hervé Barbaret. Même tonalité au Musée du Quai Branly : « Je ne m’occupe absolument pas de la partie programmation. Je n’ai pas de pouvoir décisionnel dans ce domaine, même si je suis associé à ces questions », répond Karim Mouttalib. 

Et les dossiers stratégiques ? Au Louvre, le déménagement des réserves et le Louvre Abou Dabi sont du ressort d’Hervé Barbaret tandis que Claudia Ferrazzi, la numéro trois du musée, s’est attelée au Louvre-Lens. Au Centre Pompidou, Agnès Saal a suivi de près tous les projets d’envergure : ceux notamment du Nouveau Festival, du Centre Pompidou Metz, du Centre Pompidou mobile, mais aussi du développement des grandes expositions internationales hors les murs. Appelée à de nouvelles fonctions, la numéro deux du Centre Pompidou prendra les rênes du Centre national du cinéma et de l’image animée dont elle deviendra, courant 2013, la numéro un.

Légende photo

Agnès Saal (Centre Pompidou) © Centre Pompidou.

Hervé Barbaret (Musée du Louvre) © Photo : Musée du Louvre/Angèle Dequier.

Alain Lombard (Musée d'Orsay) © Musée d'Orsay/D.R.

Karim Mouttalib (Quai Branly) © Photo : Pomme Célarié.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°382 du 4 janvier 2013, avec le titre suivant : Les commandants en second des musées nationaux

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