Samedi 17 novembre 2018

Parti pris

Les bonnes et mauvaises fortunes du mécénat

Le Journal des Arts

Le 13 juin 2003 - 1572 mots

À l’origine de bien des incompréhensions voire des litiges entre les musées et leurs publics : un problème de communication sur la nature des missions des conservateurs et leur sens éthique. À une certaine inadaptation aux exigences de terrain de la réglementation actuelle des achats, dons et legs, réglementation qu’il conviendrait de clarifier, s’ajoute un manque d’affirmation sur un plan national des valeurs de service public qui fondent le travail des musées.

Des cas isolés comme l’“affaire Canson” ou le problème des “avoirs juifs” ont pu avoir pour conséquence de faire apparaître les conservateurs comme des fonctionnaires dévoués à l’État, mais parfois peu scrupuleux dans leurs relations avec le public. En filigrane, et bien présent dans la mémoire collective internationale, on trouve le fait qu’une partie des collections des musées a été constituée aux XIXe et début du XXe siècle sur des rapines. Pour tenter de régler le banditisme des œuvres d’art, une convention internationale est à l’étude. Celle-ci prévoit le retour dans leur pays d’origine des œuvres volées à l’étranger. Mais en ce qui concerne le passé, la convention maintient le statu quo : les restitutions ne seront pas rétroactives.
Compte tenu de cet héritage complexe, les occasions de douter de la probité des conservateurs sont aujourd’hui légion. Même si tout le monde s’est entendu autrefois sur le principe de l’acquisition à titre gratuit (donations, legs, dations au musée), on assiste aujourd’hui souvent à des contestations de collections, conduisant parfois à de véritables conflits.
Passé un certain temps après la transaction, nombreux sont ceux qui se demandent si les musées ont été de bonne foi. Le musée n’aurait-il pas plus ou moins fait de la captation d’héritage ? Les œuvres d’art ont-elles été estimées et acquises à leur juste prix ?
Les juges, quand ils sont appelés à la rescousse, sont de plus en plus méfiants et enclins à donner tort rétroactivement aux directions ou conservations des musées.
Ainsi, on le sait, lorsqu’un Français a des descendants directs, il n’a pas le droit de léguer à des tiers une part d’héritage supérieure à un certain pourcentage de sa valeur globale. Dès lors, la “quotité disponible” (terme désignant cette part susceptible d’être offerte, par exemple, à un musée) se retrouve opportunément réclamée par certains héritiers, tombés subitement en mal de mémoire familiale lorsque les œuvres d’un parent décédé, dont ils avaient préféré ne pas s’encombrer jusqu’alors, voient leur cote grimper quelques dizaines d’années plus tard. À partir de là, on aboutit parfois à la remise en question de collections, voire à l’existence même de certains musées. (C’est le cas du Musée Mathurin-Méheut de Lamballe (Côtes-d’Armor), actuellement en procès, mis en demeure par les héritiers). Or la cote des artistes est, bien souvent, le fruit du travail des musées. De plus, il s’agit d’un phénomène aléatoire. D’où la difficulté pour la justice de mesurer cet effort important accompli dans un souci d’ouverture aux publics.
Le projet de loi relatif au mécénat récemment émis (lire le JdA n° 172, 30 mai 2003) devrait, en outre, par les avantages fiscaux qu’il accorde aux donateurs, inciter d’autant plus ceux qui cherchent à contourner le principe de la quotité disponible. Il rend plus brûlante encore cette question d’actualité.

Une œuvre sur cinq portée diparue
Autre sujet délicat, la cote des œuvres d’art liées à la mémoire d’une région et qui bénéficient par là d’une plus-value affective majorant les enchères. Quel que soit le cas de figure, le conservateur territorial peut être critiqué. L’intérêt d’une œuvre locale étant difficile à évaluer, les services de l’État ont tendance à en sous-estimer le prix. Comme cette estimation sert de critère aux subventions accordées, le montant de ces dernières interdit bien souvent au conservateur en place d’emporter le marché. Si le conservateur territorial n’achète pas, il ne remplit pas la mission qui lui est confiée par les élus. S’il achète au prix fort, il risque d’être suspecté de travailler de façon émotionnelle. Si les deux parties conviennent d’un prix minoré, le vendeur se mue, bien malgré lui, en une sorte de donateur. Ces exemples sont révélateurs d’un malaise aujourd’hui récurrent.
Un article paru l’an dernier dans Libération (1), intitulé “Les œuvres volatilisées des musées” a enfoncé le clou d’une façon difficilement recevable. Rappelons les données du problème. Un rapport gouvernemental (1999-2000) qui faisait le point sur les dépôts indiquait qu’une œuvre sur cinq était portée disparue depuis la création des musées. Le constat n’a pas surpris les conservateurs, mais l’article mentionnait que ces derniers couraient toujours le risque, par ailleurs, d’être dénoncés comme les auteurs de ces disparitions. À cela s’ajoute la parution rapprochée de plusieurs articles sur la sécurité des collections des musées. Or cette sécurité est essentiellement liée à la complexe gestion du personnel, dont la maîtrise nous échappe bien souvent. Actuellement, le risque est grand pour les conservateurs de se voir accuser de tout et n’importe quoi.

Intégrer donateurs et mécènes à la vie du musée
Le vrai problème consiste à restaurer globalement une confiance émoussée – à tort – entre les professionnels des musées et leurs publics. D’une manière générale, les conservateurs et le personnel des musées d’aujourd’hui ont l’honnêteté chevillée au corps. Si la profession mettait en avant l’éthique qu’elle pratique avec rigueur au quotidien, elle réduirait ces difficultés. Le grand public sait-il, par exemple, que les conservateurs n’épousent pas de marchands d’œuvres d’art et ne possèdent pas de collections de même nature que celles du musée pour lequel ils travaillent ? Il faudrait noter l’abnégation dont font preuve ces fonctionnaires qui pourraient légitimement souhaiter acquérir – à bas prix –, pour leur compte et celui de leurs enfants, ce qu’ils collectent avec passion à destination des établissements qu’ils dirigent.
En parallèle, il serait souhaitable que la direction des Musées de France prenne le temps de revoir la réglementation des achats, dons et legs, afin que les établissements placés sous sa tutelle aient la possibilité administrative de se positionner, sans ambiguïté aucune, comme relevant du service public, compte tenu des valeurs morales actuelles.
Citons cette anecdote : il y a trois ans, le Conseil artistique des Musées de France avait été sollicité, avec le soutien de la DRAC (direction régionale aux Affaires culturelles) de Bretagne, pour aider le maire de Dinan et le conservateur à refuser un don (il n’y avait pas de consensus familial, et pour cause : l’acceptation de ce don aurait contribué à dépouiller une majeure sous tutelle !). Après une année et contre toute attente, le Conseil artistique rendit un avis positif à l’unanimité… pour la raison qu’il n’était pas autorisé à émettre un avis d’ordre moral mais seulement un avis scientifique. Émotion dans la petite ville bretonne. En définitive, le conseil municipal vota à l’unanimité, en janvier 2001, un règlement intérieur “autorisant le maire à refuser les dons en cas d’absence de consensus familial. En particulier, [celui-ci] peut donner suite à l’avis du conservateur, avis qui peut être négatif.”
Le plus gênant dans l’impair cité est que l’ensemble des musées de France aurait dû depuis longtemps aider à la mise en place d’une démarche participative qui intègre mieux donateurs et mécènes, lesquels représentent, de fait, en grande partie, les pourvoyeurs du musée. Les donateurs des musées (aussi bien des gens modestes que des citoyens fortunés) deviennent les supporters du musée dès lors qu’ils sont pris en compte. Ils drainent autour d’eux familles et amis qui, à leur tour, en ramènent d’autres par cercles concentriques. Bien plus que les touristes, ils forment (mais en sommes-nous suffisamment conscients ?) le noyau dur des partisans – et des publics – des musées. D’où la nécessité d’une éthique qui les respecte clairement et ne dévoie pas le principe du don.
Alors, à quand un décret qui étendrait cette réglementation au plan national ? Voilà six ans que l’on demande le droit pour les conservateurs de refuser les dons en cas d’absence de consensus familial. Le Sénat et l’Assemblée nationale avaient envisagé un amendement à la loi musée, mais un décret semble plus adapté.
Cette mesure ne serait pas un luxe : l’acceptation des dons (2) étant supposée profiter aux carrières des conservateurs, elle pourrait faire d’eux les coupables tout désignés d’agissements douteux – voire criminels ? – qui seraient commis par un donateur au sein de sa propre famille.
Au-delà de ces cas extrêmes, cette solution pratique éviterait aux conservateurs une perte de temps considérable dès que l’un des membres d’une famille entend utiliser un musée en guise de caution lors de spoliations familiales. Et surtout – à la condition toutefois de la doubler d’une opération de communication –, elle serait le signe tangible du respect des publics par la profession. Ne pourrions-nous pas l’envisager, en liaison avec nos autorités de tutelle, comme le point de départ d’une réflexion de terrain au service des publics ?
En réalité, la mission de service public des musées mérite d’être rééxaminée à la loupe pour parler d’une seule voix avec le terrain. Si le temps des razzias est terminé, des habitudes de fonctionnement demeurent, en totale contradiction avec ce qui se pratique sur le terrain.
La démocratisation des musées ne pourra pas faire l’économie de cette réflexion.

(1) Par Vincent Noce, daté du 19 janvier 2002.
(2) Dont la propriété est toujours contestable en cas de désaccord familial. Étant donné que “possession fait titre” et que les objets de famille sont rarement accompagnés de leur facture, tous les litiges sont possibles après coup entre personnes habitant sous le même toit.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°173 du 13 juin 2003, avec le titre suivant : Les bonnes et mauvaises fortunes du mécénat

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