« L’élite de l’élite »

Le Journal des Arts

Le 17 mars 2000

Des critiques qui lui sont adressées depuis sa création il y a seulement dix ans, l’École nationale du patrimoine n’a jamais su tirer la leçon. Celles nées dans le sein même de cette institution et qui n’étaient pas les moins sévères, celles précisément de ses élèves, se sont trop souvent vu opposer par une ancienne direction braquée sur ses certitudes énarchiques la menace ou le mépris. De même, les rapports accablants de la Cour des comptes n’ont pas été suffisamment suivis d’effet.

Récemment encore, le compte-rendu publié dans le JdA n° 89 d’un nouveau rapport sur l’École du patrimoine commandé par le ministère de la Culture à un inspecteur général de la création artistique, puis dans le n° 91 la réponse défensive qui y était donnée par Monsieur Bady, précédent directeur de cet établissement, témoignaient s’il en était besoin de graves difficultés persistantes. On peut d’ailleurs se demander si celles-ci ne sont pas inhérentes aux circonstances et aux conditions mêmes de la création d’une institution qui, peu ou prou, s’est faite à l’encontre de l’École du Louvre (ne fait-elle pas en partie double emploi avec le deuxième cycle de celle-ci ?), de l’École nationale des Chartes, ou de l’ENSSIB qu’elle a en vain tenté d’absorber.

Le dernier rapport en date semble toutefois manquer son objet. D’une part, il entretient l’illusion de l’hypothétique rôle scientifique d’un établissement pourtant uniquement conçu comme “école d’application”, par ailleurs dépourvu de corps professoral et dont l’essentiel du programme porte sur le fonctionnement administratif. Et contrairement aux déclarations de M. Bady, le temps réservé à la recherche n’a jamais été accordé gracieusement, malgré les demandes des promotions successives : il vient au mieux se glisser dans les blancs du calendrier. Contrairement aussi à ses déclarations, l’École du patrimoine n’a pas, à notre connaissance, encouragé la préparation de diplômes universitaires, elle aurait même tenté de dissuader plusieurs de ses élèves de s’inscrire en doctorat. Enfin, si le jury de sortie est censé prendre en compte “l’existence de ces travaux de recherche” (on se demande d’ailleurs ce qui l’habiliterait à en juger), ils semblent plutôt être retenus à charge, et non en faveur des jeunes conservateurs. Pour peu que ceux-ci aient à leur actif une thèse, quelques articles ou publications scientifiques, on a tôt fait de les prétendre rien moins qu’inaptes au métier... et de leur désigner la porte du CNRS.

D’autre part, loin de s’être, nous citons le rapport, “installée dans une réputation de sérieux et de haut niveau”, l’École du patrimoine prodigue des enseignements de qualité très inégale et trop souvent médiocres, auxquels correspond par voie de conséquence un fort taux d’absentéisme. Dès lors, comment justifier la durée actuelle de dix-huit mois (contre un an seulement à l’ENSSIB) et surtout le coût exorbitant d’une scolarité somme toute peu formatrice, malgré l’intérêt certain de stages diversifiés, des cours sur la restauration ou de ceux de muséographie ? Et si, à force de plaquettes promotionnelles, cette École parvient parfois à entretenir l’illusion, n’est-ce pas aussi grâce au bon niveau des élèves qui en sortent ou, plus justement, qui y entrent : chartistes, diplômés de l’École du Louvre ou de l’Université ?

Scientifiques et administratifs
La dépense est d’autant plus disproportionnée que les effectifs par promotion se comptent en général sur les doigts d’une seule main. Mais, lorsque par exception ils ont été plus nombreux (45 élèves pour la promotion de 1996, effectif jamais atteint auparavant et jamais retrouvé depuis), était-il bien nécessaire de commencer la scolarité par un stage d’une semaine de ski et d’emmener sur les pistes savoyardes tout ce beau monde, soit, avec une partie du staff administratif, environ 70 personnes pour un coût de 8 000 francs chacune ? On se souvient encore du discours de bienvenue du directeur : nous étions “l’élite de l’élite”, et notre principale mission était de “contribuer à réduire la fracture sociale”... Peut-être pareilles incongruités surprendront-elles moins si l’on se souvient que l’École du patrimoine a été créée sur le modèle de l’ÉNA. Voyage d’intégration, nom de promotion imposé, cours politisés, mais aussi stages-sanction pour les récalcitrants y sont, supposons-nous, la règle. Et c’est sans doute là que le bât blesse : l’École d’administration est-elle le meilleur modèle pour la formation des jeunes conservateurs dont les fonctions devraient être, suivant le rapport lui-même, “d’abord scientifiques” ? L’argument qui voulait qu’un renforcement des cours en administration nous évitât de nous faire damer le pion par les énarques ne tient plus : Versailles et les Archives nationales aujourd’hui, demain peut-être le Louvre, partout l’administratif supplante le scientifique.

Est-ce vraiment ce que souhaitent les Français ?

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°101 du 17 mars 2000, avec le titre suivant : « L’élite de l’élite »

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