Le souvenir ou la vidéo

L'ŒIL

Le 1 juillet 2004

Admettons qu’on puisse disposer au musée d’une estrade, d’une grue individuelle et de spots orientables à volonté pour arpenter tous les recoins d’un tableau accroché au mur, dans les meilleures conditions de visibilité qu’on puisse imaginer. Dans ce cas, la vidéo n’apporterait aucune information supplémentaire à la connaissance de l’œuvre. Elle lui serait même objectivement inférieure sur tous les plans : observation des détails, appréhension de la matière, appréciation des couleurs, sentiment de l’échelle… Or, dans la mesure où ces conditions optimales n’arrivent
justement jamais, on en conclura que la vidéo est bel et bien, non pas en théorie mais en réalité, indispensable à une connaissance intime des tableaux – notamment dans le cas où ils font plus de quatre-vingt centimètres de haut – et au plaisir de leur contemplation. Ce qu’il fallait démontrer.
Et pourtant, au risque de décevoir le crédit que le lecteur pouvait jusqu’ici porter à mes élucubrations, je continue de penser que, même en réunissant ces conditions optimales de visibilité, la vidéo apporte quelque chose de fondamental, et d’irremplaçable, à une pleine appréciation de l’art pictural.
Un tableau se regarde en entier, puis en détails, puis en entier à nouveau. Ces « détails » ne sont pas des « détails », comme on le sait depuis ma première chronique, mais des tableaux dans le tableau, qui possèdent chacun leur voix propre. L’œil prend ainsi le temps d’apprécier chaque sous-
tableau, de sorte que la vision finale de l’œuvre, à nouveau vue en entier, intègre le souvenir de toutes les escales exigées par la richesse de l’œuvre. On n’insistera jamais assez sur le fait que la composition de chaque sous-tableau n’a RIEN à voir avec celle du tableau entier. De sorte qu’il nous faut admettre cette vérité paradoxale : on ne voit qu’une partie des qualités et du contenu d’un tableau quand on le regarde « en entier ». Ainsi, le jugement final du tableau repose sur des réalités qui ne sauraient être présentes en même temps : la composition générale du tableau doit se superposer – dans la tête de l’amateur d’art au moment de son jugement – aux compositions in abstentia de chaque sous-tableau visité, dont un film reste présent à l’esprit.
Je me souviens avec émotion d’un Watteau récemment exposé à Valenciennes. Un vieux flûtiste fort laid se penche avec ardeur sur la partition musicale – si ce n’est sur le giron – d’une jeune et pimpante chanteuse. Plus bas, un guitariste allongé par terre attend peut-être son tour pour participer de L’Accord parfait – c’est le titre ironique du tableau : harmonie du trio musicien ou du ménage à trois… Derrière eux, un couple élégant se dirige, bras dessus bras dessous, vers la sortie imaginaire de ce petit théâtre de plein air. Le couple « s’en va », mais c’est bien ce qu’il y a de plus difficile pour un peintre : trouver la position la plus expressive du torse et des épaules qui nous fait dire que, bien qu’immobile, « c’est un couple qui s’en va ». Le couple s’en va sans doute pour des raisons bien indépendantes de l’intrigue que le trio a nouée. Bien que collé aux personnages du premier plan, le couple émerge d’un brouillard de couleurs pour appartenir à un autre espace-temps. On appréciera le génie que Watteau a de l’ellipse spatiale, qui lui permet de dire tant de choses en agglutinant pourtant ses personnages les uns derrière les autres.
Le chef-d’œuvre n’est pas grand et tout cela se voit parfaitement à l’œil nu. Mais la vidéo a l’insigne avantage de découper dans le tableau les « sous-tableaux » dont il est composé, comme si c’étaient des tableaux entiers. Plus le sous-tableau, ainsi extrait par l’artefact du cadrage, aura l’autonomie nécessaire à sa juste appréciation, plus le tableau entier s’en trouvera enrichi, plus grande sera sa délectation, et plus juste sera notre jugement.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°560 du 1 juillet 2004, avec le titre suivant : Le souvenir ou la vidéo

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