Samedi 15 décembre 2018

Roumanie

Le roi, l’huissier et le gouvernement

Où est la collection de l’ex-roi Michel Ier ?

Le Journal des Arts

Le 1 septembre 1994 - 717 mots

L’État roumain et l’ex-roi Michel Ier de Roumanie se retrouvent face à face dans une bataille judiciaire : ils se disputent âprement la possession et la restitution d’une collection de tableaux de maîtres, d’une valeur estimée à plusieurs centaines de millions de dollars.

GENÈVE - Selon le gouvernement roumain, l’ex-roi Michel de Roumanie, qui réside à Genève, détiendrait une quarantaine d’œuvres de Raphaël, du Caravage, de Titien, du Corrège, de Veronèse, de Giorgione, du Greco, de Velasquez et de Zurbaran. Ces œuvres proviendraient de la  collection rassemblée par Carol Ier, au cours de la seconde moitié du XIXe siècle. Le château de Pelesch, palais d’été près de Bucarest, abritait la collection dans une galerie spécialement créée à cet effet.

Le roi Michel de Roumanie, lorsqu’il fut contraint d’abdiquer et de quitter son pays en janvier 1948, réussit à faire sortir clandestinement quarante-deux tableaux de la galerie de Pelesch. Le roi estime que le gouvernement Iliescu, qui lui a intenté le procès, n’a en aucun cas de droits sur ces tableaux – s’ils existent encore –, puisqu’ils appartiennent à la famille royale, et non pas à l’actuel État roumain. Il insiste sur le fait que le mobilier du château de Pelesch, comme les autres biens royaux en Roumanie, a été confisqué après la Seconde Guerre mondiale.

Une collection disparue
Les œuvres de la collection ont en grande partie disparu. Peut-être ont-elles été emportées en URSS, ou vendues. Le roi Michel rappelle qu’il a quitté son pays "sous la menace du revolver" et qu’il lui aurait été impossible d’emporter même un petit nombre de tableaux.

En mai 1993, au cours d’une réception à New York, le roi se vit remettre une enveloppe par un inconnu. Il s’avéra qu’il était huissier et que l’enveloppe contenait une assignation émanant du gouvernement roumain. Quelques jours plus tard, la Roumanie saisit cette fois les tribunaux genevois.

Aucune de ces poursuites, engagées respectivement à New York et à Genève, n’est allée bien loin. Le roi a contesté la compétence des tribunaux new-yorkais, dans la mesure où il est domicilié en Suisse et où l’on n’a pu prouver la présence d’aucun des tableaux de la collection dans l’État de New York.

À Genève, l’affaire s’est enlisée à la suite d’une querelle sur les frais de procédure. Selon la règle en vigueur à Genève, le plaignant doit, en intentant un procès, payer une provision couvrant les dépenses judiciaires prévisibles, le montant étant fonction de la somme réclamée. Dans la plainte déposée à New York, le cabinet Shea & Gould, représentant la Roumanie, a déclaré que la valeur des tableaux en question s’élevait à 500 millions de dollars.

Michael Falks, l’avocat du roi à Genève, a demandé que cette déclaration soit prise en compte et, en conséquence, le tribunal a fixé le dépôt prévisionnel à 1,5 million de francs suisses (6 millions de francs). L’État roumain a décidé de faire appel.

Ceaucescu avait demandé la restitution du San Bosio du Greco, vendu par Wildenstein-New York au Kimbell Art Museum de Fort Worth, pour 3 millions de dollars, et qui aurait été cédé par le roi, selon le gouvernement roumain. L’actuel gouvernement roumain soutient que deux autres tableaux du Greco, un Saint Sébastien et un Christ portant la Croix, sont encore détenus par Wildenstein à New York, qui aurait aussi trois autres tableaux de la collection royale roumaine.

Un problème juridique complexe
Les questions juridiques en jeu dans l’affaire ne seront pas faciles à résoudre. Carol Ier était né prince Hohenzollern-Sigmaringen. Lorsqu’il devint roi de Roumanie, il renonça à son titre et vendit ses biens personnels, situés en Prusse. Selon les avocats du roi Michel, le roi Carol avait acquit sa collection sur sa fortune personnelle. À sa mort, il légua cette collection à la "couronne de Roumanie".

Cela impliquerait-t-il que ces tableaux, où qu’ils soient, appartiennent désormais à l’État ? Que fait-on des autres dispositions du testament par lesquelles le roi Carol léguait le reste de ses biens, châteaux et domaines, à sa famille? L’État roumain a-t-il l’intention de restituer ces possessions au roi Michel et aux siens? Y a-t-il prescription? Qui pourrait dire aujourd’hui que la demande de restitution du gouvernement roumain finira par être jugée en toute objectivité? Le Président roumain Iliescu ne cherche-t-il pas surtout à ébranler la popularité grandissante de Michel en Roumanie ?

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°6 du 1 septembre 1994, avec le titre suivant : Le roi, l’huissier et le gouvernement

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