Vendredi 14 décembre 2018

Le mois vu par Jean-Marc Leri

Directeur du Musée Carnavalet

Par Le Journal des Arts · Le Journal des Arts

Le 1 septembre 1994 - 1085 mots

Consacré à l’histoire de Paris, le Musée Carnavalet est en pleins travaux, sans doute jusqu’en 1997. Toitures, planchers, étanchéité des murs, électricité, sécurité sont entièrement revus dans la partie la plus ancienne de l’institution, qui s’était agrandie en 1989 avec l’hôtel Le Peletier de Saint-Fargeau. Directeur depuis la fin de 1992, Jean-Marc Leri profite de ce chantier pour remettre en état tous les décors du musée, les fameuses \"period rooms\" – pardon, \"salles d’ambiance\" – que ce musée a été l’un des premiers à créer.

Il réorganise également le parcours des collections, qui donnera notamment davantage d’importance au Moyen Âge, et permettra la présentation des pirogues néolithiques découvertes à Bercy. Il prévoit une nouvelle salle d’exposition dans l’ancienne Orangerie, ainsi que la rénovation d’un amphithéâtre. Ancien élève de l’École des Chartes, conservateur de bibliothèque, Jean-Marc Leri a été responsable du Service des bibliothèques des musées nationaux, avant de prendre la tête d’un musée dépendant de la Ville de Paris. Il livre ses réflexions sur l’actualité de l’été.

Le JdA : Vous ne pouvez pas être indifférent à un changement à la tête de la direction des Musées de France, même si vous n’en dépendez pas. L’arrivée de Françoise Cachin marque-t-elle un heureux retour des conservateurs à leurs affaires ?

Jean-Marc Leri : Il vaut toujours mieux que ce soit des gens du métier qui s’occupent des musées, et Françoise Cachin connaît certainement à fond son métier. Lorsque je m’occupais de la Bibliothèque des musées nationaux, elle était l’une des personnes les plus sensibles à la sortie hors de France du patrimoine écrit dans le domaine de l’histoire de l’art. Il y a une dizaine d’années, tous ces documents partaient pour les États-Unis, pour l’Angleterre sans que l’on puisse les arrêter, et sans qu’il y ait réellement une volonté politique de s’intéresser aux manuscrits d’artistes ou d’historiens d’art, aux archives de galeries. Pour deux raisons : la Bibliothèque nationale n’a pas vocation à s’occuper d’histoire de l’art, puisque c’est la mission de l’Institut d’art, et les Archives nationales se préoccupent peu de fonds d’artistes, d’historiens d’art, et de galeries dans la mesure où ces fonds sont rarement complets. Il y avait donc un véritable problème. Mais, grâce à l’aide que m’ont apportée Françoise Cachin, Alain Erlande Brandenburg et Jacques Foucart – autour de Jacques Sallois à l’époque –, nous avons pu en particulier arrêter le fonds Meissonier, c’est-à-dire toute la formation de la Société nationale des beaux-arts.
Je suis sûr qu’avec Françoise Cachin à la direction des Musées de France, cette politique se poursuivra, d’autant plus que je ne comprends toujours pas pourquoi les Américains sont tellement friands de ce genre d’archives, dans la mesure où un fonds manuscrit, pour être bien compris, bien consulté, doit rester dans son "jus", dans le pays de sa langue. Comment, par exemple, une fois le fonds transféré à Malibu, au musée Getty, peut-on bien comprendre ce qu’a pensé un marchand français, alors que l’on n’a plus autour les bibliothèques, les documents permettant de faire des rapprochements, des études complètes… Je ne veux pas spécialement critiquer le Getty, mais je crois qu’il y a une certaine vanité à vouloir tout acquérir, tout ce qui concerne l’histoire de l’art, sans se rendre compte que probablement, il dénature une partie de ces fonds en les privant de leur contexte.

En matière de protection du patrimoine, le système anglais est souvent cité en exemple, notamment par Françoise Cachin.

Je suis tout à fait de l’avis de Françoise Cachin lorsqu’elle propose de se rapprocher du système anglais. Il est évident que c’est le seul moyen de sauvegarder un patrimoine. Ce système offre tout d’abord l’avantage d’obliger à un choix très strict. En France, on a vécu quelques années d’euphorie durant lesquelles on voulait tout protéger. Peut-être va-t-on être forcé à faire des choix, qui devront être plus esthétiques que sociologiques, ces deux critères ayant été malheureusement confondus. Tout témoignage n’est pas intéressant en soi : un musée des beaux-arts est destiné à montrer ce qui sert d’exemple pour les générations à venir.

Que pensez-vous de la confirmation des projets de l’Institut national d’histoire de l’art, de la Bibliothèque nationale des arts ?

Je continue à être persuadé que l’on manque de grandes bases bibliographiques en France, que quelle que soit la qualité des œuvres d’art, on est perdu si l’on ne dispose pas du matériel nécessaire pour les étudier. Une bibliothèque est donc essentielle. Faut-il une grande bibliothèque des arts réunissant toutes les bibliothèques ? Je ne crois pas aux grandes usines. Ne vaut-il pas mieux avoir dans chaque lieu des centres de documentation bien organisés ? Mais cela pose le problème du personnel des bibliothèques dans le domaine de l’histoire de l’art. Je ne suis pas sûr que les musées aient toujours bien pris en compte leurs bibliothèques, leur organisation et leur enrichissement, qui ne signifie pas accumulation. Ainsi, je regrette que l’on ait fait le Grand Louvre sans une grande bibliothèque d’étude des œuvres du musée. On a sous-estimé l’importance que représentait une bibliothèque dans cette institution, on ne lui pas réservé les 6 à 10 000 m2 nécessaires.

Cet été, un pastel a été volé au Louvre, un Turner et un Friedrich à Francfort…

Le vol est l’angoisse permanente d’un directeur de musée. D’autant plus que le système le plus perfectionné ne pourra rien contre un fou qui a décidé de s’attaquer à une œuvre d’art.

"Les Anglais à Paris", "Paris, la nuit" dans le cadre du Mois de la Photo, "Le cinéma à Paris de 1895 à 1945", puis un hommage à Robert Doisneau à la fin 95, sont vos prochaines expositions. Vous plaignez-vous, comme certains de vos confrères, d’un "syndrome Barnes", de devoir présenter à vos autorités de tutelles des projets attirant forcément la grande foule ?

Un musée d’histoire ne risque pas d’être victime de ce "syndrome", car par principe, il attire moins de monde. Le Musée Carnavalet reçoit 300 000 visiteurs par an, et de toute façon ses petites salles limitent sa fréquentation. Celle-ci se maintient au fil des ans, car nous gardons un public fidèle de scolaires et de touristes individuels en particulier. Le musée n’a jamais été sur la liste des agences de voyage, qui autrefois "vendaient" dix musées à Paris et aujourd’hui seulement deux ou trois – le Louvre, Versailles et Orsay – parce qu’elles préfèrent se concentrer sur le minimum rapportant le maximum. Le musée n’a donc pas été victime d’une désaffection qui a pesé sur d’autres. Nos visiteurs sont ceux qui sont réellement intéressés par l’histoire de Paris.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°6 du 1 septembre 1994, avec le titre suivant : Le mois vu par Jean-Marc Leri

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