Mercredi 20 février 2019

Le mois vu par Jean-Louis Prat, Directeur de la Fondation Maeght

Par Le Journal des Arts · Le Journal des Arts

Le 1 décembre 1996 - 866 mots

Commissaire-priseur diplômé, mais n’ayant jamais tenu le marteau, Jean-Louis Prat a fait ses premiers pas dans le monde de l’art chez Maurice Rheims. En 1969, Aimé Maeght lui propose de diriger la fondation de Saint-Paul-de-Vence. Toujours à la tête de cette \"fondation privée, libre et indépendante\", il est également commissaire d’expositions à l’étranger. Il s’est aussi occupé des successions et dations Chagall, Matisse, Jacqueline Picasso. Il commente l’actualité du mois.

Que pensez-vous du projet du président du Centre Pompidou, Jean-Jacques Aillagon, de scinder l’actuel Musée national d’art moderne en deux départements, l’un historique, l’autre contemporain ?
Il a tout à fait raison. L’art contemporain, qui s’exprime sur d’autres dimensions et d’autres espaces, ne peut pas vivre forcément dans le même lieu que le moderne. Il est clair également que ce dernier doit demeurer accroché avec ses chefs-d’œuvre en permanence, il fait partie désormais de notre histoire. Si l’art contemporain a ses propres espaces, il ne vit pas au détriment du moderne. En outre, plus on avance vers l’idée d’un musée d’historique, plus le message initial du Centre sera respecté : un centre culturel se confrontant à la réalité d’aujourd’hui.

Philippe Douste-Blazy a confié au sculpteur Alain Kirili le soin d’installer des sculptures aux Tuileries.
C’est une bonne idée car la sculpture permet de retrouver l’environnement, l’architecture : si les rencontres sont bien conçues, la promenade devient intelligente. La sculpture n’est pas faite pour accompagner mais pour modifier l’espace, comme l’avait fait celle d’Anthony Caro aux Tuileries. Mais André Malraux, que l’on célèbre en ce moment, a déjà eu cette idée. Ceci dit, bravo.

La prochaine grande exposition de la Fondation Maeght traitera de la sculpture des peintres.
Au XXe siècle, les peintres ont une manière très personnelle d’appréhender à la fois l’espace, les matériaux, d’agir vite et de trouver des solutions. Ils apportent un entrain, une liberté que n’ont pas forcément tous les sculpteurs. J’ai choisi ceux qui ont inventé un moyen d’expression dont la sculpture ne peut pas se passer. Ainsi certains, comme Degas, Picasso, Matisse, Dubuffet…, sont des modèles pour les sculpteurs. Vingt-cinq artistes, jusqu’à Baselitz et Barcelo, seront présents dans cette exposition.

Les musées nationaux connaissent des difficultés : baisse de fréquentation, lourd déficit commercial. Comment analysez-vous cette situation ?
La crise des musées est devant nous. J’ai peur que, dans les années à venir, on voie certains musées fermer comme on a vu des usines fermer. Nous avons aujourd’hui en France un musée tous les 50 kms. Le financement de ces infrastructures, leur entretien, les charges en personnel ne sont plus supportables avec la crise économique. Ces établissements ne doivent pas croire qu’ils vont vivre éternellement de subventions des élus, pour un public qui ne réclame pas toujours de tels investissements. Dieu sait que je suis pour une plus large diffusion de l’art, mais répond-elle véritablement toujours à un véritable besoin ? Par ailleurs, y a-t-il en France assez de personnes compétentes pour s’occuper d’autant de lieux ? Il n’y en a sans doute pas beaucoup qui soient capables de trouver des solutions à la crise. Il faut de l’argent, certes, mais faire preuve de beaucoup d’invention.

En outre, on a commis une grave erreur : vouloir vivre avec l’aide de boutiques de plus en plus vastes, vendant de plus en plus de produits dits dérivés. C’est une dérive. Sous un alibi culturel, ces boutiques vendent des produits souvent peu différents de ce que l’on trouve à Montmartre. Le Musée d’art moderne de New York, lui, a trouvé la solution : une véritable librairie et une boutique, en face, avec de très beaux objets qui ne sont en aucun cas des copies. Il n’y a rien de pire que le plagiat. Or les musées se sont mis à copier leurs propres chefs-d’œuvre en vendant des objets, souvent de parfait mauvais goût.

En vingt-cinq ans, la Fondation a produit quatre sacs et cinq T-shirts, ainsi que trois montres qui sont, elles, réellement des créations, signées Adami, Alechinsky et Pol Bury. Mais je me suis vite rendu compte que certaines personnes tentaient de créer un marché parallèle pour rendre ces montres de plus en plus chères, et je me suis dit que c’était une folie dans laquelle il ne fallait plus se lancer.

Que pensez-vous du futur Musée dit des arts premiers et de son "antenne" au Louvre ?
Je préfère parler d’arts primitifs. Je pense que le concept "d’arts premiers" a été adopté pour faire passer l’idée d’un musée, ce qui est bien. Quand on mesure l’importance de ces arts et leur influence sur l’art moderne, leur donner un lieu est une nécessité. J’estime qu’à partir du moment où existera un musée, tout devra y être, et je suis confiant. Je n’accorde pas trop d’importance à l’idée d’une antenne au Louvre. Pour imposer un projet, il faut avoir momentanément un contenu plus fort que son propos. Mais après tout, pourquoi l’art égyptien est-il représenté au Louvre ?

Vous avez appelé à voter Jacques Chirac lors des élections présidentielles de 1988 et 1995. Êtes-vous, comme certains, aujourd’hui déçu du "chiraquisme"?
Pas du tout. Je ne suis pas déçu par Jacques Chirac, c’est un homme moderne et généreux. Je le suis en revanche par la pesanteur de la technocratie.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°31 du 1 décembre 1996, avec le titre suivant : Le mois vu par Jean-Louis Prat, Directeur de la Fondation Maeght

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