Dimanche 16 décembre 2018

Le mois vu par Jacques Perrin

Le Journal des Arts

Le 1 novembre 1994 - 945 mots

Jacques Perrin est délégué à la communication du Syndicat national des antiquaires, organisateur de la Biennale internationale des antiquaires, qui a lieu du 10 au 24 novembre au Carrousel du Louvre. Il est également président de l’influent groupe de marchands Les Antiquaires à Paris, spécialisés dans le mobilier et les objets d’art français du XVIIIe siècle, et père de deux fils, Patrick et Philippe, devenus à leur tour marchands.

Françoise Cachin, récemment nommée directeur des Musées de France et Pierre Rosenberg, qui vient d’être nommé président du Musée du Louvre, avaient déploré dans le Journal des Arts que la France ne dispose plus de véritable protection du patrimoine artistique. Quel rôle, selon vous, l’État devrait-il jouer dans le marché de l’art ?
Nous ne demandons rien à l’État, si ce n’est que sur le plan fiscal comme sur celui de la réglementation, et notamment en ce qui concerne le certificat, il n’y ait aucune distorsion entre nous et nos concurrents les plus directs, c’est-à-dire les marchands de tous les grands pays du monde occidental. à partir de ce moment-là, que les lois du marché et de la concurrence jouent, et à nous d’essayer d’être les meilleurs ! Le patrimoine doit être protégé, il est de l’intérêt de tous de trouver la "bonne" réglementation qui évitera la création naturelle d’un marché parallèle. Et nous sommes contre tout marché parallèle ! Or, il existe une distorsion fiscale : le fait d’avoir, par exemple, une taxe à l’importation de 18,6 % ou de 5,5 % sur les objets d’art en France, tandis que pour importer ces mêmes objets en Grande-Bretagne, c’est 0 %. Cela nuit aux ventes publiques, aux antiquaires, et à la France.

Beaucoup de marchands sont mécontents du décor de Wilmotte au Carrousel.
Le jour où la Biennale au Carrousel s’ouvrira, tous les stands seront éclairés, les objets d’art seront présentés, et l’environnement comptera peu. Certes, on va regretter le fabuleux volume du Grand Palais. Mais si vous êtes visiteur, vous n’en verrez pas l’inconvénient, vous n’aurez pas le temps d’en souffrir. Moi, j’étais pour faire pratiquement pas de décoration du tout, avoir des allées tout simples et non éclairées, pour que la lumière des stands crée l’ambiance générale. C’est le même principe à la Biennale de Monte-Carlo, où la salle n’est pas éclairée du tout.

Vous avez participé successivement au Fine Arts Show à New York et à la Biennale de Paris. Quel rôle jouent les foires dans le marché de l’art ?
La première qualité d’une foire ou d’une biennale, c’est qu’elle soit publique. Il n’y a pas à pousser la porte d’une galerie, ce qui est quelquefois un acte difficile à faire pour beaucoup de personnes. Les salons sont donc nécessaires, mais il y en a beaucoup trop. Dans l’Hexagone, vous avez une foire d’antiquités et de brocante par jour. Chaque petite mairie veut la sienne. Cela donne une énergie au marché tout entier, mais cela nuit aux marchands et aux galeristes qui ont une boutique, qui doivent y être présents et y montrer des objets d’art afin de fidéliser une clientèle. En tant qu’acheteur, je dirais aux uns et aux autres : quand vous voulez faire trop d’expositions, cessez d’avoir une galerie.

Les conservateurs du Louvre n’étaient pas trop favorables à la tenue de la Biennale au Carrousel. Comment vont vos relations avec les musées ?
En 1992, nous avions demandé aux musées nationaux de prêter un objet fabuleux pour la Biennale des antiquaires, comme le fait toutes les années la reine d’Angleterre pour Grosvenor House. Pourquoi dire non ? Jacques Sallois, ancien directeur des Musées de France avait d’abord accepté l’idée, mais il a dû finalement y avoir blocage. C’est dommage. Le marché de l’art est un tout, comprenant aussi bien la conservation du patrimoine, la culture, le négoce, les ventes publiques. Ils font tous partie d’une palette dont chaque composante a sa place, et nous pouvons souvent être complémentaires, avec un seul but, la dynamique culturelle de la France.

Le choix du projet du grand stade vous a-t-il intéressé ?
Il m’intéresse en tant que Français. Je n’avais pas de préférence pour l’un ou l’autre des deux projets. Mais je vois le grand stade au même titre que je vois les grands travaux. Est-ce que l’on imagine assez en France que le tourisme est une partie importante de l’économie française ? C’est évident, mais on n’en parle pas beaucoup. Et il y a depuis plusieurs années une volonté politique de développer encore plus le tourisme en France. Pour avoir la coupe du Monde, vous êtes obligés d’avoir un grand stade. La coupe du Monde génère dans le monde entier la diffusion des mots "France" et "Paris", et sur le plan économique, il y a un retentissement colossal.

Craignez-vous un ralentissement du marché, maintenant que nous entrons en période électorale ?
Nous partons du principe que nous avons une clientèle qui est à 50 % nationale et à 50 % internationale. Il est évident que, psychologiquement, pour acheter des objets d’art, il ne suffit pas d’avoir les moyens ; encore faut-il être en pleine forme psychologique pour avoir des envies de dépenser. Il est tout aussi évident que les clients français vont être préoccupés, intoxiqués par cette campagne présidentielle.
Mais de là à penser que si tel ou tel gagne, cela va changer complètement la politique de la France, ne nous leurrons pas. Vous savez que déjà, aujourd’hui, 60 % des décisions françaises sont prises à Bruxelles. Et en tout cas, cela n’a rien à voir avec 1981 ! à ce moment-là c’était la panique, car le bruit courait que l’on n’aurait même plus la possibilité de sortir une œuvre d’art de France.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°8 du 1 novembre 1994, avec le titre suivant : Le mois vu par Jacques Perrin

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