Le Mobilier national décapité

Le directeur de l’institution vient d’être remercié sans raison avouable

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 11 décembre 2007

La valse des changements de têtes au sein de l’appareil culturel de l’État s’est soldée récemment par l’éviction de Jean-Pierre Samoyault, occupant le poste d’administrateur général du Mobilier national depuis 1994. Jugée arbitraire par le corps des conservateurs, cette décision semble indélicate eu égard aux six mois séparant ce fonctionnaire de la retraite. Cette éviction n’a d’ailleurs été motivée par aucune raison d’ordre professionnel.

PARIS - Au mois de septembre, Jean-Pierre Samoyault avait été convoqué par le directeur de cabinet du ministre de la Culture et prié sans justification de quitter ses fonctions. Cette nouvelle avait suscité une levée de boucliers de la part du corps des conservateurs, inquiet face à des décisions politiciennes pour le moins arbitraires. Dès le 13 septembre, Élisabeth Foucart-Walter, conservateur en chef au département des Peintures du Musée du Louvre et déléguée syndicale pour la CGC, ainsi que Daniel Alcouffe, conservateur général chargé du département des Objets d’art du Musée du Louvre et délégué syndical pour la CFDT, avaient écrit au ministre de la Culture et de la Communication une lettre d’indignation, rapidement signée par deux cents conservateurs. “Nous tenons à exprimer notre indignation à l’égard d’une mesure stupéfiante et incompréhensible que nous ressentons comme un désaveu à l’égard de notre corps, en la personne d’un de ses membres les plus remarquables”, déclaraient-ils. “[Cette mesure] révèle la précarité de nos fonctions, face à une décision arbitraire qui correspond à ce qu’on peut appeler ‘le fait du prince’”, renchérissait le tandem dans une lettre d’explication adressée dans la foulée aux conservateurs. Le duo met alors en place un comité de soutien obtenant l’adhésion de 1 083 signataires, parmi lesquels les antiquaires les plus prestigieux de la capitale, les grands donateurs des musées, sans compter des archivistes paléographes et des historiens de l’art. “Nous avions l’impression que nous avions réussi à arrêter la machine, d’autant plus que Jean-Pierre Samoyault était proche de la retraite”, avoue Élisabeth Foucart-Walter. Pourtant, le 13 février, Jean-Pierre Samoyault reçoit une lettre du délégué aux Arts plastiques Martin Bethenod lui notifiant la désignation d’un successeur à son poste, Bernard Schotter, dont la nomination prend effet à partir du 1er mars. “C’est un mauvais calcul de la part de l’État de se priver de personnes compétentes. Jean-Pierre Samoyault était un éminent conservateur. L’État décapite le Mobilier national, qui va repartir dans le brouillard !”, s’exclame Daniel Alcouffe. Écartée l’année dernière, cette mesure fut rendue possible par le changement de statut du Mobilier national qui, depuis le 1er janvier, est devenu service à compétence nationale. “Avec le changement de statut, le ministère a obtenu une possibilité d’ouvrir la vacance. Sans ce biais tortueux, il n’aurait jamais pu motiver cette décision. En septembre dernier, Jean-Pierre Samoyault est allé voir son dossier de fonctionnaire à l’administration. C’était un dossier impeccable que nulle plainte n’avait entaché”, explique Élisabeth Foucart-Walter. Les rumeurs vont bon train quant aux raisons cachées d’une décision aussi expéditive. Volonté de changer de tête propre à chaque gouvernement ? Certes, mais pourquoi avec ce zèle d’autant plus suspect qu’on aurait pu attendre six mois supplémentaires, le temps que Jean-Pierre Samoyault accède à la retraite ? Le Canard Enchaîné livre depuis plusieurs mois sa version de l’éviction. Le journal estime que cette décision est liée à une passe d’armes engagée en 1996 avec Bernadette Chirac concernant le choix des artisans pour la restauration des lustres de l’Élysée. Malgré la volonté de l’épouse du président de commander les restaurations à l’architecte des Monuments historiques, Jean-Pierre Samoyault aurait réussi à imposer les artisans du Mobilier national, les éléments mobiliers relevant de son domaine. L’édition du 26 février du même journal soulève d’autres lièvres, plutôt édifiants. L’épouse du chef de l’État aurait notamment exigé l’achat d’une tapisserie à décors de chinoiseries. Faute d’argent dans les caisses, l’administrateur lui aurait opposé un refus jugé “insolent”. Le ministère de la Culture et Jean-Pierre Samoyault n’ont pas souhaité répondre à nos questions, opposant un no comment lapidaire à toute interrogation...

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°166 du 7 mars 2003, avec le titre suivant : Le Mobilier national décapité

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