Belgique

Le ministre fédéral Jean-Maurice Dehousse conteste la politique d’acquisitions des musées

Le Journal des Arts

Le 14 juin 2010

BRUXELLES - Un différend a récemment opposé Éliane De Wilde, conservateur en chef des Musées royaux de Belgique, à son ministre fédéral de tutelle, Jean-Maurice Dehousse, chargé de la recherche scientifique et des institutions culturelles et scientifiques demeurées nationales.

La pomme de discorde tenait dans une simple signature, celle du ministre devant autoriser toute acquisition importante d’œuvre. Selon les responsables du musée, cela faisait des lustres que ce dernier n’avait plus suivi les propositions de l’institution, faisant ainsi échouer plusieurs achats majeurs. Faux ! rétorquait Jean-Maurice Dehousse qui rappelait son accord pour l’achat d’une pièce de Marcel Broodthaers pour quelque douze millions de francs belges (près de deux millions de francs français).

S’il a refusé l’acquisition d’un second Broodthaers et d’une œuvre de Panamarenko, c’est, selon lui, par souci d’objectivité, sentant le musée aveuglé par des conceptions trop exclusivement orientées. Refusant de voir son rôle réduit à un paraphe en bas de page, le ministre remettait en question la politique d’achat de l’institution, en arguant du poids bien trop important pris par les galeries dans les commissions. On se réjouira de voir un responsable politique à ce point conscient de sa tâche et soucieux du bon fonctionnement de musées, dont on sait à quel point la gestion est devenue difficile. On regrettera toutefois qu’aux choix certes discutables du musée – œuvres intéressantes, mais au prix fort, pour ne pas dire surestimées –, le ministre ait jugé nécessaire d’opposer ses propres partis pris esthétiques – au coût certes plus modeste, mais à l’intérêt suranné.

Une question légitime
Même si les tensions restent vives entre le musée et son ministre de tutelle, la polémique s’est heureusement apaisée. Sans doute faudra-t-il revenir sur le problème en dehors du cas particulier qui a secoué le landerneau. Comment un musée aux moyens financiers sans cesse insuffisants doit-il gérer le développement de ses collections ? Voilà autant de questions qui rencontrent les préoccupations de plus d’un responsable de musée.

Les objections du ministre paraîtront fondées. Nul ne peut l’obliger à marquer son accord là où, in fine, lui seul détient le pouvoir de décision. La force du pouvoir exécutif – en même temps que la source de ses faiblesses – tient dans sa capacité à décider souverainement et librement. Le fait que le musée détienne des moyens propres lui permettant d’acquérir des pièces de plusieurs millions ne change rien à la question. Tout au plus s’étonnera-t-on de voir les conservateurs du même musée si démunis parfois, lorsqu’il s’agit d’acquérir de la peinture ancienne, ou une œuvre remarquable de Knopff, comme cela vient de se produire pour Le Lac d’amour chez Sotheby’s. D’autant qu’on jugera désormais durement certaines options parcimonieuses en matière d’exposition. En somme, ces interrogations aboutissent toutes à la même question : pourquoi sortir ce bas de laine pour acheter un Panamarenko au sommet de sa cote ? Quels sont les enjeux cachés de tels achats ? Quel est le poids exact des galeries dans ces commissions où siègent ici marchands, là critiques inféodés ? La question posée par celui qui a la responsabilité politique des musées est légitime. Fallait-il pour autant que la question se mue en blocage et qu’éclate une crise aussi aiguë ?

Comment achètent les musées ?
Les pratiques varient selon les matières et selon les chefs d’établissement. Il reste néanmoins que le recours aux commissions d’achat, généralisé dans un souci d’objectivité et de représentation de toutes les parties intéressées – marchands, artistes, scientifiques, critiques, de toutes tendances et répartis selon une clé de représentation politique – a fini par fausser le système qu’il devait amender. Dans certains cas, les commissions d’achat ont conduit à une dilution du pouvoir de décision : régulièrement recomposées – et donc sans vision à long terme –, elles n’ont ni cohérence ni lignes directrices. Dans d’autres cas, elles ne sont là que comme paravent démocratique, derrière lequel le responsable en titre pourra se réfugier pour éviter toute critique. On comprend que d’aucuns – comme la province du Hainaut, une des plus dynamiques en matière d’acquisitions – aient préféré conserver l’arbitraire de choix individuels, qui, pour moins démocratiques qu’ils paraissent, sont peut-être les seuls à pouvoir mener à bien une politique cohérente.

Faut-il croire à une mainmise des galeries, que stigmatisait le ministre Dehousse ? Un tel procès est délicat, voire dangereux. Les galeries sont devenues aujourd’hui un relais nécessaire de la création. Un point de convergence qui doit répondre aux impératifs de la société de consommation. Leur existence, fragilisée par la crise économique, a dû transformer certaines habitudes, renforcer certaines pressions, exacerber certaines difficultés. La loi du marché a ses raisons que l’éthique ignore parfois. Les écarts, qui restent rares, devraient être corrigés par la présence des scientifiques et des critiques dont l’indépendance – parfois théorique – doit tempérer les choix et en justifier les principes. La mission des commissions doit passer par l’explication de leurs propositions, en regard d’une ligne directrice claire qui ne peut relever que du chef d’établissement. À voir le cas présent, le blocage du ministre doit beaucoup à cette absence de transparence qui fait des acquisitions une zone d’ombre de la vie des musées.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°3 du 1 mai 1994, avec le titre suivant : Le ministre fédéral Jean-Maurice Dehousse conteste la politique d’acquisitions des musées

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