Jeudi 13 décembre 2018

Le marché sur le Rocher

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 25 juin 2004 - 1029 mots

Malgré l’arrêt des ventes publiques anglo-saxonnes à Monaco, un grand nombre
de foires y ont élu domicile. Galeristes et antiquaires y sont également actifs.

Monaco a connu ses heures de gloire lorsque Sotheby’s et Christie’s y organisaient leurs ventes de prestige respectivement à partir de 1975 et 1985. En 1987, la collection de la comtesse de Béhague chez Sotheby’s engrangeait à elle seule 66,6 millions de francs. En 1993, Christie’s décrochait la palme avec la collection Givenchy cédée pour 155,5 millions de francs en moins de trois heures. Mais la mécanique a commencé à se ralentir dès la première crise du Golfe. « Après 1991, le séjour à Monaco coûtait trop cher pour les clients. Peu à peu, les téléphones ont pris le dessus », rappelle Alain Renner, ancien directeur de Sotheby’s Monaco. Depuis l’ouverture du marché français, les coups de marteau y sont espacés, voire inexistants, exception faite de Tajan qui ne déroge pas à ses ventes aoûtiennes de bijoux et de tableaux modernes, prévues cette année les 3 et 4 du mois. « Le marché du bijou est plus modeste à Paris, où il n’est plus dans l’air du temps d’en porter. Monaco a dès lors un effet levier important. Les deux tiers des bijoux qu’on y vend ne nous seraient pas confiés si on faisait les vacations à Paris. Mais ces ventes coûtent cher et il faut au moins 2 millions d’euros de produits pour qu’elles soient rentables », précise François Tajan. Depuis sept ans, à la vente traditionnelle de bijoux, s’est greffée celle de tableaux modernes constituée de pièces souvent décoratives. Sans augmenter la cadence des dispersions, François Tajan n’exclut pas à l’avenir un bureau permanent. Car Monaco, et plus généralement la Côte d’Azur, est un lieu de collecte fournissant 10 % de ses ventes parisiennes.

Clientèle très volatile
Si les ventes anglo-saxonnes dynamisaient par ricochet l’activité des antiquaires, leur suppression a entamé l’équilibre. « L’incidence est difficile à juger. Il y a quinze ans, cela aurait été très difficile pour nous. Mais, les dernières années, les amateurs voyaient les objets à Paris ou à New York et ne se déplaçaient plus », observe toutefois l’antiquaire Adriano Ribolzi, établi depuis trente ans sur le rocher monégasque. Malgré un climat amène, la vie des antiquaires n’est pas moins rude qu’ailleurs. Comme leurs confrères de la Côte d’Azur, ils ne peuvent compter que faiblement sur le vivier local. La clientèle monégasque d’Adriano Ribolzi n’excède pas 30 % tandis qu’Antoine Muxel, de la galerie Sapjo, avance le chiffre de 50 %. Les Italiens ont longtemps constitué une colonie importante. Mais l’amnistie fiscale offerte par Silvio Berlusconi depuis 2001 a réinjecté des capitaux dans la péninsule transalpine, au détriment de la place monégasque. « Au niveau des grands collectionneurs, l’incidence a été moindre qu’on ne le craignait », tempère pourtant Adriano Ribolzi. Bien que le soleil adoucisse les mœurs et rende la clientèle plus encline aux dépenses, cette disponibilité ne s’est pas fait sentir lors de la dernière Biennale des antiquaires, en 2003. Créé en 1975 sous l’impulsion de l’antiquaire parisien Jacques Perrin, ce salon très exclusif s’est imposé en épousant la migration des grands joailliers. Le nombre de manifestations n’a, depuis, cessé de croître. Cela fait maintenant neuf ans que le Monte-Carlo Antiquités ouvre régulièrement ses portes en août à l’Espace Fontvieille. Initié voilà quatre ans, le Monte-Carlo International Fine Art & Antiques Fair tient salon, lui, au Grimaldi Forum en décembre. Le marché peut-il absorber autant d’événements dans un pays grand comme un mouchoir de poche et qui compte à tout rompre 32 000 résidants ? Un trop-plein d’autant plus surprenant que la clientèle saisonnière est devenue très volatile. « Il est vrai que le tourisme n’est plus très porteur aujourd’hui. On croise de moins en moins le visiteur étranger qui pouvait acheter un bijou ou un objet d’art par hasard, en débarquant de son bateau », reconnaît Antoine Muxel.

Valeurs sûres
Malgré le faible intérêt de la famille régnante pour les œuvres d’art, l’activité culturelle commence à prendre ses droits. Quelques artistes comme Valerio Adami ont installé leurs ateliers à Monaco. Sous l’impulsion de l’homme d’affaires et collectionneur Michel Pastor, le Grimaldi Forum s’investit de plus en plus dans l’art. Le directeur d’Art Paris, Henri Jobbé-Duval, avait été approché pour y lancer en avril 2003 un salon d’art contemporain, le Monaco Art Show. Conjoncture oblige, l’idée a été remisée, mais pas totalement enterrée. « Le potentiel est là, mais, jusqu’à présent, personne n’a réussi à clairement identifier les acheteurs d’art moderne et contemporain à Monaco, observe Henri Jobbé-Duval. Lorsque le musée d’art contemporain verra le jour [lire p. 16], peut-être y aura-t-il des crédits d’acquisition et une vraie politique dans ce domaine. » Annalisa Boreatti, codirectrice de la galerie d’art moderne Gam, souligne la nécessité de deux grandes expositions annuelles, sur le même schéma que Warhol en 2003, pour attirer les collectionneurs internationaux. Car la clientèle qui se presse aux portes de la cité est surtout attirée par les grands maîtres. De fait, la programmation de la galerie Gam se concentre sur les valeurs sûres de Morandi à Magritte.
Ouverte depuis l’an 2000, la galerie Marlborough-Pastor s’attache aussi aux artistes labellisés « Marlborough », avec une tonalité latine, comme en témoignent ses expositions sur l’école de Nice ou le futurisme. Pour le collectionneur Pierre Nouvion, qui a possédé pendant onze ans une galerie avant de la fermer en 1996, le rocher est trop étroit pour que l’art très contemporain puisse s’y arrimer. « Lorsque je faisais des photos ou des installations, les gens de ma génération m’ont suivi. J’avais aussi les coudées franches pour présenter des artistes qui étaient déjà dans les galeries parisiennes, rappelle-t-il. Mais il ne peut y avoir de vrai marché avec aussi peu de monde. » Une simple question d’équation.

- MONTE-CARLO ANTIQUITÉS, SALON INTERNATIONAL DES ANTIQUAIRES, du 7 au 15 août, Espace Fontvieille, Monaco, expositions publiques du 7 au 14 août 16h-21h, le 15 août 16h-20h. - VENTES : TABLEAUX MODERNES, le 3 août à 20 heures BIJOUX, les 3 et 4 août, SVV Tajan, Café de Paris, salon Bellevue, place du Casino, Monte-Carlo, tél. 01 53 30 30 30, www.tajan.com.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°196 du 25 juin 2004, avec le titre suivant : Le marché sur le Rocher

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