Dimanche 18 novembre 2018

Design

Le labo d’Hella

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 10 octobre 2003 - 699 mots

À 40 ans, la Néerlandaise Hella Jongerius façonne une des recherches les plus excitantes du moment. Au sein du “JongeriusLab”?, l’agence qu’elle a ouverte en 2000 à Rotterdam, la designer juxtapose à l’envi le low-tech et le high-tech, les objets chinés avec les matériaux de l’industrie avancée. Elle vient d’être désignée “Créateur de l’année 2004”? par le Salon du meuble de Paris, programmé en janvier prochain à la porte de Versailles.

C’est un petit siège pliant en bois, tout ce qui a de plus commun, qu’elle a déniché lors d’un voyage à Kasese, en Ouganda, en 1998. Elle s’est inspirée de sa forme, deux pieds en avant, un en arrière, pour créer une chaise. Réalisé d’abord en contreplaqué, puis carrément taillé dans une pièce de bois brut, l’objet a enfin été moulé en fibres de carbone. La Kasese Chair était née. Combiner une forme ou une technique artisanales avec des procédés industriels sophistiqués est, en quelque sorte, la marque de fabrique de Hella Jongerius, designer née en 1963 à De Meern, aux Pays-Bas, “ex” du collectif batave Droog Design et initiatrice de ce mouvement que l’on pourrait appeler “Craft-Tech”, qui fusionne l’artisanat et l’industrie. Cet amalgame, Jongerius l’accomplit avec grâce et émotion. Pour imaginer, en 2002, la collection “Repeat”, commande du fabricant de textile américain Maharam, plutôt que de dessiner immédiatement de nouveaux modèles, elle plonge bille en tête dans les archives de l’entreprise. Avec Repeat Classic, elle reprend quatre motifs traditionnels, tels le faisan volant ou la bayadère, mais en modifie la couleur ou l’échelle des modèles. Avec Repeat Dot, elle utilise les cartons percés des métiers Jacquard, mais agrandit exagérément une ligne de perforation. Deux façons d’exprimer sa contemporanéité et un travail subtil qui lui a permis de décrocher, en mai, parmi 41 nominés, le Prix du design de Rotterdam 2003.

Exalter les imperfections du produit industriel
Petite fille aux allumettes, elle sourit des étincelles qu’elle provoque en frottant l’ancien au nouveau. Ainsi les vases “Soft Urn”, à la forme archétypale, sont-ils conçus dans un matériau inhabituel : le polyuréthane. Leur forme est évidemment datée, mais l’actualité de la matière les ramène plus avant sur le curseur du temps. “L’histoire est incrustée dans le présent”, dit délicatement Lidewij Edelkoort, directrice de la Design Academy de Eindhoven, où Jongerius est en charge, depuis 2000, de “Het Atelier”, département qui célèbre justement les noces entre craft et industry.
Hella Jongerius a été l’une des premières à exalter les imperfections du produit industriel. Les seules décorations du Big White Pot (1999) sont ses joints à vif : ils n’ont pas disparu sous le jet de sable, mettant ainsi à jour la méthode de fabrication, en plusieurs parties, de ce vase de porcelaine. Autre exemple : l’incroyable série de bouteilles “Long Neck and Groove Bottles” (2000), conçues en verre et en porcelaine. Marier ces deux matériaux est, techniquement parlant, un fantasme, que Jongerius a choisi de souligner en joignant les deux parties de chaque bouteille par un ruban adhésif barré de la mention “Breekbaar” (Fragile), clin d’œil plein d’humour à cette impossibilité de réaliser le mariage parfait entre les deux modes de production. Jolie métaphore aussi sur les contradictions de la vie moderne. Comme l’illustre également ce projet de bureau du futur imaginé, en 2001, pour l’exposition “Workspheres”, au MoMA de New York : My Soft Office est composé, notamment, d’un lit avec ordinateur incrusté au pied du matelas et clavier tactile intégré dans l’oreiller… Alors, boulot ou dodo ?
En 2002, pour le projet “Crystal Palace” commandité par la firme autrichienne Swarovski, la designer a conçu un étonnant chandelier en forme de robe de soirée. Le corsage est en perles de cristal, la jupe constituée d’une multitude de lanières de silicone, formées de successions de mots accrochés les uns aux autres. Chaque phrase est une question : “L’artisanat peut-il être contemporain ?” “Peut-on faire de la qualité sans tendresse ?” “L’art et le design se rencontreront-ils un jour ?” Bref, Hella Jongerius met à l’épreuve non seulement notre perception des objets, mais aussi nos neurones, ce qui, somme toute, est assurément salutaire.

Une exposition passionnante consacrée à Hella Jongerius se tient jusqu’au 26 octobre au Design Museum, Shad Thames, à Londres. www.designmuseum.org

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°178 du 10 octobre 2003, avec le titre suivant : Le labo d’Hella

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