Le Dôme de l’an 2000 sonne creux

L’Angleterre a englouti des milliards dans un projet plus que flou

Le Journal des Arts

Le 10 février 2009

Pour la célébration de l’an 2000, la Grande-Bretagne s’est lancée dans la construction, à Greenwich, d’un dôme immense dont elle ne sait trop que faire. Estimé à 750 millions de livres sterling (7,5 milliards de francs), le Millennium Dome Project reste mal défini et les thèmes des expositions tardent à se dessiner.

LONDRES (de notre correspondant) - La démission récente de Stephen Bayley, directeur artistique du Millennium Dome Project, a relancé un débat brûlant : ce projet, de loin le plus ambitieux d’Europe pour célébrer le nouveau millénaire, accueillera-t-il une grande exposition historique ou une “expérience” fourre-tout à la Walt Disney ? À ce jour, les douze pylônes hauts de 50 mètres du dôme géant de Richard Rogers (150 mètres de diamètre) sont en place, et les câbles en train d’être fixés à l’armature pour recevoir l’enveloppe de Téflon qui sera posée en cours d’année. Une fois terminée, cette construction, d’une superficie de 80 000 m2, sera treize fois plus grande que l’Albert Hall de Londres, deux fois plus que le Georgian Dome aux États-Unis, et pourra ainsi s’enorgueillir d’être le plus vaste bâtiment du genre au monde.

Le terrain, situé sur une péninsule désolée de 130 hectares au nord de Greenwich, sur la Tamise, a été entièrement nettoyé de ses débris. Le plus difficile a été d’évacuer les matières toxiques dont le sol était saturé, une usine à gaz ayant jusqu’alors occupé les lieux. Le coût des travaux d’assainissement devrait s’élever à 200 millions de livres (2 milliards de francs). Au même moment, onze designers ont été engagés afin d’imaginer, pour 200 millions de livres supplémentaires, les expositions et les manifestations qui donneront vie à la construction.

Un silence inquiétant
De quoi seront-elles faites ? C’est bien la question que tout le monde se pose en Grande-Bretagne, et plus encore depuis que Stephen Bayley a claqué la porte pour protester contre la machine bureaucratique et l’attitude “dictatoriale” de Peter Mandelson, le cardinal de Richelieu du gouvernement Blair. Pour l’instant, les réponses se font attendre : la New Millennium Experience Company, responsable de l’entreprise, estime que la teneur des expositions doit rester secrète afin de ménager l’effet de surprise. Mais l’argument ne convainc pas ; le silence officiel témoignerait plutôt de la vacuité du projet.

La manière dont il a été élaboré est sans doute responsable de ces problèmes. En juin 1994, le gouvernement conservateur avait décidé de lancer une réalisation exceptionnelle grâce aux revenus colossaux de la Loterie nationale. La grandiose “Millennium Expe­rience” semblait donc tout indiquée : le public accueillerait avec enthousiasme ce projet à la gloire du pays, après les sévères restrictions budgétaires de l’ère Thatcher, et associerait cette création au gouvernement de John Major. Les fonds seraient apportés par la Loterie et différents partenaires. Un sondage d’opinion réalisé auprès du public avant le lancement du projet (en Grande-Bretagne, aucune initiative politique n’est prise sans un sondage préalable) a révélé qu’un tiers des Britanniques – soit 12 millions par an, ou 32 000 par jour – visiteraient volontiers ce type d’exposition. La taille et le coût du bâtiment ont été déterminés en fonction de ces données. Il fallait donc prévoir des structures d’accueil de très forte capacité : routes, restaurants, moyens de transport, parking, quais sur la Tamise... Cette ambition simpliste a pu prendre forme grâce au vice-Premier ministre Michael Heseltine qui, début 1996, a trouvé un emplacement pour le projet. Il voulait depuis longtemps créer une zone d’activités sur l’estuaire de la Tamise pour prolonger l’aménagement des anciens docks. La péninsule au nord de Greenwich était l’endroit rêvé : le plus vaste site industriel du sud de l’Angleterre laissé à l’abandon, qui, en raison du sol pollué, n’aurait jamais pu être reconverti sans les centaines de millions de livres puisées dans les deniers publics. L’exposition du Millénaire devenait le prétexte idéal pour justifier l’extension de la ligne de métro, ainsi que la construction de nouvelles routes et autres infrastructures. Une fois les réjouissances terminées, le terrain, débarrassé de ses substances toxiques, serait – et sera effectivement – récupéré par la commune pour y construire des logements et des écoles, et y implanter des industries légères. Bien évidemment, assainir l’est de Londres était un bon moyen de faire taire l’opposition, qui pouvait difficilement refuser de tels investissements.

Les candidatures des autres villes, notamment Birmingham dont le National Exhibition Center aurait nécessité un très faible investissement supplémentaire pour les aménagements et les transports, ont été rejetées, et un accord a été conclu pour présenter l’exposition du Mil­lé­­naire comme une réalisation collective.

Une réflexion tardive
C’est à ce stade seulement que l’on a commencé à réfléchir sur la subs­tance même de la manifestation. Il a été décidé d’organiser une grande exposition sur le thème du Temps, divisée en douze fuseaux horaires avec chacun un thème précis, tel l’action, la découverte, le travail..., chacun des fuseaux proposant des activités interactives. Cependant, l’aménagement du site a coûté plus de 400 millions de livres, la mise au point du concept des fuseaux horaires a englouti plusieurs centaines de millions, sans compter la construction de l’infrastructure. Finalement, en décembre 1996, alors que les estimations s’élevaient à plus de 1,2 milliard de livres et que les accusations de gaspillage fusaient de toutes parts, le gouvernement a décidé limiter les dépenses. Aujourd’hui, les chiffres sont les suivants : le coût total de l’opération a été revu à la baisse et estimé à 590 millions de livres, avec un “surcoût” prenant en compte l’inflation et les imprévus, le coût total ne devant pas dépasser 750 millions de livres. Les fuseaux horaires ont été réduits à neuf, et les thèmes sur le Temps ont été sensiblement modifiés pour devenir “Notre société : le corps, la pensée, l’esprit ; notre culture : le travail, les loisirs ; notre environnement : local, national, international.”

Certains auraient de loin préféré un concept plus futuriste, allant même jusqu’à suggérer de tout changer pour présenter une seule et unique “Ville du futur”, où Sainsbury construirait le magasin du futur et British Telecom le bureau du futur – ce qui aurait peut-être coûté 40 millions de livres. C’était sans compter avec Peter Mandelson, la tête pensante du gouvernement, dont la modestie n’est pas le fort. Appuyé par Michael Heseltine, il voulait mettre sur pied un événement très grand public. Mandelson est donc allé chercher nouvelles idées et inspiration aux États-Unis, dans le Disneyland d’Orlando. À son retour, il a proposé de faire de la zone centrale une réplique de la Main Street du “Magic Kingdom”. Mais cela ne fait que souligner le manque d’expérience des responsables du projet dans le domaine des grands parcs d’attractions.

Un espace à meubler
Aux dernières nouvelles, le concept d’une salle obscure de théâtre a été abandonné et remplacé par un amphithéâtre de 10 000 places où seront présentés des spectacles et des défilés. Cependant, l’espace est immense et il faudra beaucoup d’imagination pour l’occuper dans sa totalité. On a par exemple eu l’idée d’installer un personnage géant assis dans la zone consacrée au corps, à l’intérieur duquel les visiteurs pourront se déplacer en partant des orteils pour remonter le long du corps (sans organes génitaux). La contribution espérée de 150 millions de livres de la part des partenaires financiers se fait attendre, ceux-ci n’ayant rassemblé pour l’instant qu’un dixième de cette somme.
Peut-être a-t-on omis de s’interroger sur la signification de ces grands événements à la fin du XXe siècle ? Les gouvernements sont-ils en mesure de les financer et, surtout, ont-ils d’assez d’imagination pour les réaliser ? De tous les projets pour célébrer le nouveau millénaire, celui de la Grande-Bretagne est sans conteste le plus ambitieux : attirer le plus grand nombre de visiteurs dans le plus vaste espace d’exposition du monde. En Allemagne, les fonds sont investis dans un projet unique : Hanovre 2000, la foire consacrée à cette importante place commerciale, mettra en avant les atouts techniques et technologiques de la ville. Pour les Américains, l’arrivée du nouveau millénaire représente avant tout un énorme problème de mise à jour pour les horloges de leurs ordinateurs.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°54 du 13 février 1998, avec le titre suivant : Le Dôme de l’an 2000 sonne creux

Tous les articles dans Actualités

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque