Le contre-la-montre du maître de Mougins

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 1 décembre 2006

Les dernières œuvres que présente jusqu’au 7 janvier « Picasso, peindre contre le temps », à Vienne, révèlent deux manières de peindre et de dessiner, alors que le temps est compté.

Enveloppé dans un somptueux peignoir de couleur orange, les mains enfouies dans les poches, il pose devant un tableau qu’il a tout récemment exécuté figurant un monumental couple. Nous sommes à Mougins, le 25 octobre 1970, et c’est le jour de son anniversaire : Picasso a quatre-vingt-neuf ans, il pose devant l’objectif de Roberto Otero.
S’il fait soleil ce jour-là, comme c’est souvent dans cette région, et qu’il a plutôt bonne mine, le maître de Mougins semble avoir l’air quelque peu soucieux. Les sourcils froncés et les yeux mi-clos, il regarde l’appareil photo avec intensité.

Quelques mois à vivre
À quoi pense donc Picasso ? À son image, pour sûr. Toute sa vie, l’artiste qui adore se faire photographier n’a jamais pu résister au plaisir de paraître. Mais aujourd’hui n’est pas commun, le voilà qui entre dans sa quatre-vingt-dixième année.
S’il se sait historique, Picasso a conscience qu’il n’est pas éternel. Certes, il ignore à cet instant précis qu’il n’a plus qu’une trentaine de mois à vivre, mais il sait que le glas peut sonner à tout moment, d’autant qu’en 1965 il a subi une grave opération et que ses jours ont été mis en danger. Aussi, dorénavant, tout est affaire pressante et il lui faut « peindre contre le temps ». C’est sans aucun doute cela qui le préoccupe et qu’a capté le photographe.
« Peindre contre le temps », c’est justement là le thème de l’exposition que consacre l’Albertina de Vienne au géant Picasso à l’appui des travaux de Werner Spies qui en est le commissaire. Si, dans son propos, l’exposition fait écho au « dernier Picasso », célébré voilà une quinzaine d’années au Grand Palais à Paris, elle vise plus précisément à mettre en exergue la dynamique duelle et paradoxale qui anime le peintre en fin de course. Celle du débat entre la peinture – la couleur – et le dessin. Jadis objet de toutes les querelles opposant l’un et l’autre, cela n’est pas de saison chez
Picasso. Il y va d’une simple question d’urgence et de tension entre deux modalités distinctes, du bras de fer d’un artiste avec le temps au soir même de sa vie.

Peindre sans répit
À la peinture, Picasso prête une vitesse d’exécution magistrale qu’égrène la marque du temps compté, les tableaux tous datés s’enchaînant en série autour d’un même sujet. De celui du Déjeuner sur l’herbe, emprunté à Manet, à celui du Peintre et son modèle, puis aux scènes amoureuses et aux figures de nus et, enfin, de mousquetaires et de matadors, Picasso ne s’accorde aucun répit. À l’image de ces derniers, il est sans cesse sur la brèche. Toujours prêt à jouer de son pinceau et à donner corps sur la toile à telle ou telle figure dans la fulgurance d’un trait ou d’une tache colorée. Il s’agit presque d’un procédé d’abréviation dont les signes opèrent comme de véritables hiéroglyphes.
Qu’il se représente au travail, Le Peintre (22 février 1963), qu’il figure un Couple (7 juillet 1969), un Nu allongé (31 octobre 1970), la tête d’un Torero (17 novembre 1970), un Baigneur debout (14 août 1971), qu’il plie et peint une tôle à la forme de la Tête d’une femme (Jacqueline, 1962), Picasso réduit tout au plus simple et au plus direct. Il opère sans ambages, ni discours. Il ne s’embarrasse de rien, laisse filer son pur plaisir créatif et ne vise qu’à produire l’image qui s’impose à lui. « Je ne cherche pas, je trouve », aimait-il à répéter. La peinture, c’est elle son unique maîtresse. C’est elle qu’il veut attraper et à laquelle il se livre à corps perdu sur la toile. À qui il confie sa passion, sa hargne, sa fureur. Picasso le peintre est un fonceur.
Ses personnages sont toujours des raccourcis, ce ne sont jamais des caricatures : rares sont ceux qui ont plus de quatre doigts aux mains et un seul œil leur suffit, surtout si le visage de l’un se confond avec celui de l’autre. Volontiers monumentales, ses figures occupent le devant de l’image, elles ne sont jamais noyées dans un décor. Comme pour mieux les tenir, Picasso colle au nez de ses modèles et nous les offre à voir dans un face-à-face qui ne laisse guère de place à autre chose que la rencontre immédiate et soudaine. Ce faisant, il nous invite à goûter au plus près la peinture, à la vivre sensuellement.
Au dessin et à l’estampe, Picasso accorde a contrario un temps plus long et une précision minutieuse, nombre de feuilles déclinant différents états successifs pour atteindre leur achèvement.
Picasso fouille la forme pour la mettre au service non seulement d’une description mais d’une narration, de l’inscrire dans un récit. L’écriture affirme ici son corollaire historié et l’artiste se fait conteur. L’usage de la feuille de papier le pousse à nous faire partager son quotidien, à nous révéler ses préoccupations, voire à nous faire des confidences. Toute pudeur absente, Picasso se livre au regard de l’autre et le rend complice de cette lutte qu’il mène contre le temps. Son œuvre se fait journal.

Dessiner méticuleusement
Alors que la peinture semble toujours demeurée à l’état d’esquisse du fait d’une sorte de fa presto, comme en parle Werner Spies, l’œuvre graphique relève au contraire d’un labeur méticuleux. Non seulement les sujets ne sont plus traités de façon lapidaire, mais ils déclinent toutes sortes de possibles matériels et iconographiques qui revisitent autant l’histoire de l’art que celle du peintre lui-même. La fameuse Suite 347, réalisée par l’artiste entre mai et octobre 1968, faite d’autant d’eaux-fortes figurant des motifs empruntés au monde du cirque, de la corrida, du théâtre et de la commedia dell’arte en est la meilleure illustration.
La série de portraits faite en septembre 1966 de son ami et éditeur Piero Crommelynck en dit long sur sa manière de travailler. Capable tour à tour de croquer son modèle d’un simple jet puis de s’attarder à en restituer formes et traits en jouant des valeurs que lui permet d’obtenir l’usage du fusain, de la craie et/ou du pastel, Picasso nous laisse de l’individu une galerie de visages d’une grande force d’expression. Il en est de même de ces dessins aux motifs plus chargés – Tête hirsute (1er janvier 1971), Mousquetaire assis et nu dansant (18 mai 1972), Mousquetaire avec guitare et tête (4 novembre 1972), etc. – qu’il réalise dans les derniers mois et qui mêlent ou non la mine de plomb, l’encre, l’aquarelle ou/et le lavis.
Les yeux écarquillés, l’air stupéfait, l’une des dernières images que Picasso nous a laissées de lui le 30 juin 1972, intitulée Tête (Autoportrait), n’est peut-être pas tant à mettre en rapport avec sa course contre le temps qu’avec l’effarement qu’il ressent face au rejet de ses derniers travaux par la critique. Que son ami Douglas Cooper soit allé jusqu’à parler à leur propos de « barbouillages incohérents d’un vieillard possédé à l’article de la mort » peut surprendre. Il faut dire, comme le rappelle Werner Spies, que l’œuvre de Picasso « faisait tache dans le paysage artistique de l’époque » et que « les débats artistiques étaient presque exclusivement dominés alors par des catégories empruntées aux réflexions de Marcel Duchamp ».
Par sa puissance d’expression et la dualité de ses qualités graphiques et colorées, l’autoportrait de 1972 renvoie tous les commentaires dans les cordes. Picasso aurait voulu laisser un dernier manifeste qu’il ne s’y serait pas pris autrement. La force de ce visage qui nous darde des temps les plus proches et les plus lointains est l’affirmation associée de la peinture et du dessin.

Autour des expositions

« Picasso/Berggruen » à Paris Jusqu’au 8 janvier 2007. Musée national Picasso, Hôtel Salé, 5, rue de Thorigny, Paris IIIe. Tous les jours sauf le mardi de 9 h 30 à 17 h 30. Tarifs : 9,50 et 7,50 €. Tél. 01 42 71 25 21, www.musee-picasso.fr « Picasso, la joie de vivre » à Venise Jusqu’au 11 mars 2007. Palazzo Grassi, Campo San Samuele, Venise. Tous les jours de 10 h à 19 h. Tarifs : 10 et 6 €. Tél. 00 39 04 15 23 16 80. Prévente des billets au 00 39 04 24 60 04 58, www.palazzograssi.it « Picasso, muses et modèles » à Málaga Jusqu’au 28 février 2007. Musée Picasso, San Augustin, Málaga. Du mardi au jeudi et le dimanche de 10 h à 20 h, nocturne samedi et vendredi. Tarifs : 4,50 et 2,25 €. Tél. 00 39 02 44 33 77, www.museopicassomalaga.org « Picasso, peindre contre le temps » à VienneJusqu’au 7 janvier 2007. Musée Albertina, Albertinaplatz 1,Vienne. Tous les jours de 10 h à 18 h, nocturne le mercredi. Tarifs : 9 et 6,50 € Tél. 00 43 01 53 48 35, www.albertina.at

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°586 du 1 décembre 2006, avec le titre suivant : Le contre-la-montre du maître de Mougins

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