Vendredi 13 décembre 2019

L’art s’engage

Sur les ruines de 2001, la scène de l’art se tourne vers une création orientale engagée

Par Julie Portier · Le Journal des Arts

Le 6 septembre 2011 - 652 mots

Le monde de l’art arbore-t-il un nouveau visage depuis 2001 ? Si la scène artistique ne cesse de s’élargir, cette dynamique a-t-elle à voir avec les faits historiques de ces dix dernières années ? Brahim Alaoui, commissaire du cycle d’expositions itinérant « Traversée », de Paris au Caire, déclarait en 2009 : « S’agissant des artistes arabes, c’est paradoxalement après le choc des attentats du 11 Septembre que s’est accélérée leur reconnaissance. »

Interviewée dans le JdA n° 152 (28 juin 2002), l’artiste d’origine palestinienne Mona Hatoum regrettait, quant à elle, que la « découverte » d’une scène arabe, active depuis des décennies, n’ait eu lieu qu’après un tel événement.

Mais c’est la couverture médiatique lacunaire, en particulier de la guerre en Irak, qui étonne le monde et suscite la réaction des artistes. En 2007, le créateur d’origine irakienne Adel Abidin faisait la promotion ironique de séjours touristiques à Bagdad, avec des films publicitaires d’une fausse agence de voyages, Abidin Travels (2003), dont le discours accrocheur contrastait violemment avec les images d’une ville saccagée. La réponse la plus efficace semble trouver son potentiel critique dans le détournement des médias de masse – ou de leurs codes. Ainsi l’actualisation de la série de collages Bringing the War Home de Martha Rosler fait-elle sens. Pendant la guerre du Viêt-nam, elle confrontait les images lisses issues des magazines vantant le life-style américain des années 1970 avec des photographies de presse qui montraient l’horreur de trop près. Le paradoxe n’a rien perdu de sa violence en 2004, quand le bombardement d’images publicitaires et spectaculaires cohabite avec l’amnésie de la situation de l’autre côté du globe. 

« I am a terrorist »
Effacée des écrans, l’image de la guerre fait irruption dans l’espace d’exposition comme dans l’installation After Bombardment (2002) de l’artiste d’origine irakienne Ali Assaf : un empilement de mobilier dépecé surmonté d’une figure féminine intégralement voilée. Plus univoque est sa série Greeting from Bagdad, photos de Bagdadis sous-titrées d’un message adressé à leurs proches expatriés. 
Le Bosniaque Damir Niksic simule l’impertinence pour interroger le désintérêt apparent des médias pour les populations arabes, et les préjugés dont elles sont victimes depuis les attentats avec l’affiche Pathetic Appeal (2009). Celle-ci emprunte l’image de la célèbre campagne des Guerilla Girls, groupe féministe qui dénonce le phallocentrisme dans le monde de l’art, avec ce slogan : « Do muslims have to be violent to get into the New York Times ? » (les musulmans doivent-ils être violents pour apparaître dans le New York Times ?). L’emprunt sous-entend une question subsidiaire sur la place de l’artiste arabe. Aussi caustiques sont ses petites vidéos raillant les stéréotypes véhiculés dans le monde occidental, à l’image de Simpatico réalisé en septembre 2001 : sur une image amateur qui rappelle celles utilisées par les terroristes pour adresser des menaces publiques, un homme achève sa prière avant d’entamer une danse solitaire sur un air de jazz. 

Dans la vidéo Hot Blood (2008), où le vocaliste David Moss, affublé d’un nez rouge, déclame dans la rue « I am a terrorist », Adel Abdessemed dénonce l’absurdité de la psychose née après le 11 Septembre. Commissaire de la 52e Biennale de Venise en 2007, Robert Storr notait que « beaucoup de nos artistes majeurs se lancent […] dans des travaux concernant l’état de fait dur et dangereux que nous avons été persuadés d’accepter comme nécessaire et même normal. » L’effet galvanisant du tout sécuritaire est une thématique qui traverse, entre autres, le travail de Shilpa Gupta. En 2009, l’artiste indienne disposait un muret au centre de la galerie parisienne Yvon Lambert, constitué de savons gravés du mot « threat » (menace). Le public, qui emportait une des briques, faisait tomber la barricade en se munissant d’une dangereuse pièce à conviction, l’invitant peut-être à penser son implication individuelle dans la construction d’un monde meilleur. 

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°352 du 9 septembre 2011, avec le titre suivant : L’art s’engage

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