L'art se livre

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 1 décembre 2006 - 4017 mots

La saison éditoriale est particulièrement riche cette année à l’approche de Noël. Nous proposons une large sélection parmi les dernières livraisons, des peintres de Sienne au chef-d’œuvre de Gustave Eiffel

La maniera siennoise
Au XIIIe siècle, alors que la dynamique économie de la ville commence à s’essouffler, la peinture de Sienne prend son plein essor. Duccio di Buoninsegna, en effet, tout comme les artistes Simone Martini, Pietro et Ambrogio Lorenzetti, parviennent à marier subtilement les nouveautés gothiques à l’art byzantin. Si l’âge d’or de la peinture siennoise se situe au Trecento, les siècles suivants connaissent aussi leur lot de grands artistes. Ainsi, Sassetta et Domenico di Bartolo savent-ils tirer les leçons de la Renaissance florentine, tandis que Francesco di Giorgio développe une œuvre unique. Au début du XVIe siècle, Baldassare Peruzzi et Domenico Beccafumi donnent leur version du maniérisme italien. Plus tard, Bernardo Mei adhère pleinement aux formes du nouveau style baroque… Ces peintres, et bien d’autres encore, firent l’objet d’une vaste publication en 1997 aux éditions de l’Imprimerie nationale. Rapidement épuisé, l’ouvrage est, aujourd’hui, réédité chez Actes Sud dans une version plus richement illustrée.
Les auteurs ont cherché à y réaliser « une synthèse dans laquelle l’histoire de la production figurative adhérât avec précision à l’histoire de la ville ». Outre, les spécificités stylistiques des peintres de Sienne, le contexte historique et social de création des œuvres est ainsi largement évoqué à travers les commandes, les institutions, les phénomènes de sédentarité ou de voyages des artistes. De la culture florentine de Giotto à celle de la Renaissance, de Michel-Ange au naturalisme, la ville est « traversée par un flux d’expériences fécondes sans que le profil de l’art produit à Sienne en soit modifié de façon radicale ».
- Les peintres de Sienne, Giulietta Chelazzi Dini, Alessandro Angelini, Bernardina Sani, éditions Actes Sud, Arles, 2006, 472 p., 120 euros (puis 140 euros après le 31 janvier), ISBN 2-7427-6230-2.

Au temps de la fin’amor
Chaque année, les éditions Diane de Selliers marient des classiques de la littérature à une iconographie qui leur est contemporaine. Après Les Fleurs du mal de Baudelaire illustrées par les Symbolistes, c’est aux poèmes du Moyen Âge Flamboyant (XIIe-XVe siècle) que sont désormais associées des peintures issues de manuscrits français des XIVe et XVe siècles. En préambule, Michel Zink, professeur au Collège de France, spécialiste de la littérature médiévale, donne quelques clefs de lecture indispensables aux néophytes. L’auteur révèle les subtilités de l’amour « courtois » (cultivé dans les milieux de cour), appelé à l’époque la fin’amor, « amour fin, affiné, épuré, comme l’or fin est épuré par le feu », pur produit de la poésie des troubadours. Le poème courtois doit « incarner dans son langage même les tensions de l’amour, explique Michel Zink. C’est pourquoi la langue des troubadours est tendue, la syntaxe contournée, le lexique recherché, voire détourné, l’expression elliptique ou heurtée, avec, jusque dans les sonorités, une recherche de la rugosité plus que de la fluidité. » Certains pratiquent même le trobar clus, la création poétique obscure. Ainsi de Raimbaut d’Orange dans son poème Quand paraît la fleur inverse qui accumule les monosyllabes et emploie des mots inattendus pour exprimer la douleur de la passion. Apparus en France du Nord dans le courant du XIIIe siècle, les poèmes dits – et non pas chantés comme l’étaient ceux des troubadours – abordent des sujets moraux, religieux ou polémiques. En témoignent les vers de Rutebeuf qui, dans son texte, se présente comme prisonnier de ses vices – le jeu et le vin. Les textes sélectionnés sont classés par ordre chronologique. Le premier est signé du plus ancien poète de langue romane aujourd’hui connu, Guillaume, neuvième duc d’Aquitaine (1071-1126), excommunié pour sa vie sentimentale dissolue ! Son ode à la Saison nouvelle est accompagnée d’une peinture extraite du très beau recueil des Œuvres de Guillaume de Machaut (vers 1350). Plus loin, des enluminures de Barthélemy d’Eyck, extraites du Livre du cœur d’amour épris de René d’Anjou (vers 1460), viennent illustrer Le Puissant Amour a épié mon cœur, chanson de Jean Bretel (XIIIe siècle). La délicate représentation de Couples dans le jardin de Déduit, extrait du Roman de la Rose (vers 1500) de Jean de Meun, a, elle, été choisie pour accompagner un texte de Jean Froissart, Mon Cœur se divertit en respirant la rose… Outre ces heureuses associations, l’ouvrage donne à voir quelque 200 miniatures, rarement exposées en raison de leur grande fragilité. Elles sont issues de la Bibliothèque nationale de France, des bibliothèques municipales d’Amiens, Angers, Grenoble ou Marseille, mais aussi de la Bibliothèque royale de Belgique, de l’Österreichische Nationalbibliothek en Autriche, du Victoria & Albert Museum de Londres… On peut seulement regretter que certaines reproductions ne soient pas à la hauteur des pièces originales. La traduction des textes en français moderne a été confiée à divers spécialistes. Pour les érudits et les curieux, un livret accompagnant l’ouvrage présente les poèmes tels qu’ils furent écrits, en langues d’oc, d’oïl et en français moyen. En annexe, on trouvera les biographies des poètes, des notices sur les manuscrits, le répertoire des termes poétiques, puis une chronologie. Autant d’éléments qui permettent de plonger et se perdre dans l’univers poétique et enflammée de la fin’amor.
- Le Moyen Âge flamboyant, poésie et peinture, éditions Diane de Selliers, Paris, 2006, 380 p., 160 euros (jusqu’au 31 janvier 2007, puis 190 euros), ISBN 2-903656-34-7.

Daphné Bétard


La Sérénissime fait encore couler l’encre
Énième livre sur Venise, mais sans grande originalité, la nouvelle publication des éditions Flammarion n’en est pas moins plaisante. Pour évoquer les différents aspects de la Sérénissime, Alain Vircondelet, docteur en histoire de l’art et des mentalités (Sorbonne), a organisé l’ouvrage en trois volumes, consacrés respectivement à son histoire millénaire, à l’art et l’architecture et à l’art d’y vivre. Le premier opus revient sur les origines légendaires de Venise, avant d’évoquer les différents Doges qui y ont régné du VIIe au XVIIIe siècle, pour conclure sur les enjeux d’aujourd’hui. Le deuxième ouvrage balaye en quelques pages, les grands noms de l’art vénitien, depuis la période byzantine jusqu’à Visconti, en passant par Bellini ou Le Tintoret. L’ensemble est servi par une iconographie de qualité et donne aux voyageurs d’indispensables bases pour partir visiter la ville.
- Venise, Alain Vircondelet (sous la direction de), Éditions Flammarion, Paris, 2006, 3 volumes de 160 p., 120 euros, ISBN 2-0801-13003, 2-0801-16169, 2-0801-16142.

Berlin en proie à la folie
George Grosz, Max Beckmann, John Heartfield, Hannah Höch, Fritz Lang, Ernst Lubitsch, Walter Benjamin, Marlene Dietrich… Les artistes berlinois des années 1920 se trouvent réunis en un ouvrage qui dresse un portrait de la ville de 1918 à 1933, période d’un véritable bouillonnement culturel et de créations tous azimuts. « L’image qui correspond le mieux au Berlin des années vingt est celle de la fourmilière, explique l’auteur, Rainer Metzger, historien de l’art et écrivain, professeur à l’Académie des arts de Karlsruhe. Berlin est bruyante, fébrile, chaotique, en proie à la confusion, à la cacophonie, à l’ivresse des sens ». En témoignent les images placées en guise d’introduction : des toiles de Kirchner et Grosz ainsi que des clichés pris sur le vif, comme cette épreuve d’une manifestation du parti communiste allemand (KPD) contre le gouvernement renversé d’Hermann Müller en mai 1930. Alliant subtilement reproductions d’œuvres d’art et photographies d’époque, l’ouvrage est organisé en grandes sections à la fois chronologiques et thématiques : l’expressionnisme et le mouvement Dada ; l’esthétique du vérisme ; utopies, collectifs, futurismes ; la métropole de la modernité ; la Nouvelle Objectivité ; l’autre modernité ; la raison de la masse et les millions de Berlin ; la capitale impériale. Le livre s’achève en évoquant la montée du nazisme. « Les années vingt finissantes semblaient être devenues l’envers de ce qu’elles avaient été à leur début », conclut Rainer Metzger.
- Rainer Metzger, Berlin – Les années vingt, éditions Hazan, Paris, 2006, 400 p., 36 euros, ISBN 2-7541-0112-8.

D. B.


Images du Monde flottant
L’Ukiyo-e, l’art de la ville d’Edo, l’actuelle Tokyo, correspond, entre 1603 et 1867, à un profond changement dans la société, marqué par une forte urbanisation favorisée elle-même par le maintien
de la paix. Les citadins se tournent alors vers de nouveaux plaisirs, notamment esthétiques, dans le respect des sensibilités culturelles nippones pour l’amour de la nature et de la tradition. Dans l’introduction de l’ouvrage aujourd’hui publié en français par Phaidon, Gian Carlo Calza, professeur d’histoire de l’art extrême-oriental à l’université de Venise, retrace le contexte d’apparition et les développements de l’Ukiyo-e, jusqu’à son introduction en Europe à la fin du XVIIIe siècle. Six courts essais de spécialistes se consacrent à ses expressions principales : théâtre, littérature, art érotique, représentation de la femme… Le lecteur peut ensuite se plonger dans un catalogue, extrêmement complet, des images du Monde flottant. Faisant la part belle à des illustrations couleur d’une grande qualité, il offre des représentations des différentes facettes de cette esthétique : la tradition, la nature, la vie citadine ou encore les paysages. Le format carré de l’ouvrage s’adapte parfaitement à la reproduction des estampes et des peintures, tandis que les rouleaux et les paravents se déploient sur des doubles-pages, offrant ainsi une grande finesse des détails.
Le livre se clôt sur un répertoire des œuvres : la fiche d’identité de chacune est suivie d’une description détaillée de l’iconographie, témoin des avancées de la recherche.
- Ukiyo-e, Gian Carlo Calza, éditions Phaidon, Paris, 2006, 512 pages, 627 illustrations couleur, 95 euros, ISBN 978-0-7148-9673-1

Yoshioka à part
En l’espace d’à peine cinq ans, Tokujin Yoshioka est devenu la coqueluche du Salon du meuble de Milan, donc de la planète design tout entière. Aussi, attendait-on, non sans une certaine impatience, un ouvrage qui rassemble quelque peu les pistes tracées tous azimuts par ce jeune Japonais né en 1967. Le voici : il s’intitule tout simplement « Tokujin Yoshioka Design », du nom de l’agence que le designer a fondée, en 2000, à Tokyo. L’ouvrage considère le travail de Yoshioka sous quatre angles majeurs : la transparence, le mouvement, les matériaux et la lumière. L’homme semble attiré par le vide, obnubilé par la finesse, la légèreté, la simplicité. Sans oublier par les matériaux, dont il cherche à tirer profit de leur moindre propriété. Dans le monde des objets, Yoshioka s’est fait connaître,
en 2002, avec le fauteuil en papier Honey Pop (Driade), comme si l’on pouvait s’asseoir sur une lanterne de papier… On peut ! Rebelote cette année avec, cette fois, un siège en fibres de polyester… cuit au four telle une baguette : la chaise Pane (lire le JdA n°237, 12 mai 2006). Mais il est un domaine où la virtuosité de Yoshioka s’exerce à plein : la scénographie. À Paris, on se souvient en particulier de
la splendide mise en scène de l’exposition « Issey Miyake Making Things », déployée, en 1998, au sein de la Fondation Cartier, dans laquelle des vêtements virevoltaient dans les airs pendant que d’autres s’agrippaient tant bien que mal aux hauts pans de verre de l’édifice. Les constructeurs automobiles – Toyota, Audi, Peugeot…– ne s’y sont pas trompés, faisant appel au « magicien » nippon pour immiscer quelque mystère dans leurs stands de salon. Depuis Shiro Kuramata, on n’avait pas été autant subjugué par un designer du Soleil levant… C’est dire !
- Tokujin Yoshioka Design, éd. Phaidon, 2006, 208 pages, en anglais, 69,95 euros, ISBN 0-7148-4397-0.

Le graphisme Live de l’usine à disques
Installé à Manchester, Factory Records fut l’un des labels discographiques les plus marquants de Grande-Bretagne ces trente dernières années. Entre 1978 et 1992, il a mis sur orbite non seulement des groupes anglais aussi célèbres que Joy Division, New Order, A Certain Ratio, The Durutti Column, ou encore, les Happy Mondays, mais aussi le pied à l’étrier d’une trentaine de graphistes – Mark Farrow, Central Station Design, 8vo…–, dont le plus fameux reste, à n’en point douter, Peter Saville. « Pour la plupart des maisons de disques, écrit Matthew Robertson, l’auteur de ce livre, et lui-même graphiste, le design graphique signifie à peine plus que le packaging obligatoire ». Pas pour Factory Records, où le graphisme tiendra un rôle central : la scène musicale hors norme que le label promeut ne peut, en effet, se satisfaire d’un langage visuel classique. En témoigne cette somme magnifique que constitue la multitude d’œuvres ici rassemblées, choisies parmi un catalogue de quelque 400 références. Pochettes de disques ou de cassettes audio, éditions spéciales, affiches de concert et flyers, mais aussi papiers à lettres ou cartes de vœux y sont conçus comme des projets à part entière. Et point n’est besoin d’avoir de la bouteille. Ainsi, lorsqu’il conçoit la pochette du premier album de Joy Division, Unknown Pleasures (1979), Peter Saville n’a que… 24 ans. Le groupe lui a suggéré un visuel : une représentation schématique des ondes radio émises par une étoile effondrée. Saville fait flotter ces fragiles lignes blanches dans l’espace intersidéral et noir de la vaste pochette. Titre de l’album, nom du groupe et autres typographies sont, eux, relégués au dos. Le résultat est à couper le souffle. « Sa dynamique spatiale, son étrangeté et sa finesse étaient en parfaite symbiose avec la musique », résume Matthew Robertson. Cette pochette est, aujourd’hui, un mythe.
- FACTORY RECORDS, UNE ANTHOLOGIE GRAPHIQUE, éd. Thames & Hudson, 2006, 224 pages, 38 euros, ISBN 2-87811-278-4.

Christian Simenc


La spirale et le mot
Étrange : un livre qui débute à la page 67… C’est que cette monographie consacrée à Sylvain Dubuisson, 60 ans, réserve une surprise en ouverture : 63 planches de délicates esquisses réalisées, pour la plupart, au crayon noir, quelques-unes seulement rehaussées de couleur. La mise en bouche est on ne peut plus douce : « La main pense et porte avec elle toute la grandeur et toute l’imperfection de la sensibilité », dixit Dubuisson. Découpé ensuite en cinq parties, l’ouvrage déroule tout le parcours du designer jusqu’à aujourd’hui : sa formation, sa méthode de travail, les objets, les aménagements intérieurs, enfin, l’architecture et le mobilier urbain. Deux constantes s’expriment dans la production de Dubuisson : la référence à la littérature et un thème, la spirale. Souvent, en effet, le designer convoque les écrivains, ainsi pour la lampe Applique A4, dont l’abat-jour de papier arbore un poème de Robert Musil. Ailleurs, ce seront des mots de Rimbaud gravés sur un stylo en carbure
de silicium. La spirale, elle, apparaît dans moult projets, des bougeoirs aux pieds de fauteuil ou de table, comme figure de style qui rompt « les obstacles de la verticalité et de l’horizontalité ». Sans doute cette liberté héritée de l’époque baroque pousse-t-elle Dubuisson vers un lyrisme parfois trop appuyé. Car ce sont, au final, les pièces les plus sobres qui expriment le mieux cette élégance chère à son trait.
Ceux qui ne trouveront pas le temps d’aller voir la rétrospective « Sylvain Dubuisson », au Musée des Arts décoratifs de Bordeaux (jusqu’au 29 janvier 2007), se consoleront avec ce panorama assurément complet sur le designer natif de cette ville.
- Sylvain Debuisson, La face cachée de l’utile, éd. Norma, 2006, 224 pages, 65 euros, ISBN : 2-915542-05-8.

Un manuel pour le moderne et contemporain
L’année dernière a paru aux éditions Citadelles & Mazenod un ouvrage intitulé L’art du XXe siècle dont Daniel Soutif a assuré la direction (lire le JdA n°226,  2 décembre 2005). Ce livre offrait un ensemble d’approches thématiques, à l’exemple du chapitre Femmes dû à Elisabeth Lebovici ou Est-Ouest, Nord-Sud, nouveaux venus, nouveaux continents par Jean-Hubert Martin. Serge Lemoine lui répond aujourd’hui avec le livre qu’il a dirigé aux éditions Larousse, L’art moderne et contemporain. Le président du Musée d’Orsay et professeur en histoire de l’art contemporain à l’université Paris IV-Sorbonne dédie son opus à ses étudiants, et pour cause : outre le fait que nombre des chapitres du présent volume ont été écrits par ses anciens élèves, cette synthèse est construite comme un manuel, dans une réelle volonté pédagogique. Concis, chaque chapitre va à l’essentiel en quelques pages dans un style clair accessible à tous. Sans surprise, Serge Lemoine place comme point de départ de la modernité le symbolisme, celui de Klimt et Munch, mais aussi de Puvis de Chavannes, et évacue l’impressionnisme pour mieux se concentrer sur les mouvements qui lui ont été postérieurs. Le texte est agrémenté d’encadrés qui viennent apporter des précisions sur l’Almanach du Blaue Reiter, la première foire internationale Dada, Jackson Pollock, Clement Greenberg ou la Factory d’Andy Warhol. À côté de la photographie, du graphisme, l’art abstrait optique et géométrique est traité avec beaucoup d’attention. Enfin, l’actualité n’est pas en reste, puisque l’ouvrage se conclut sur l’installation Le grand sommeil que Claude Lévêque a conçue cette année pour le MAC/VAL à Vitry-sur-Seine, une exposition qui s’est achevée le 10 septembre dernier !
- L’art moderne et contemporain, sous la direction de Serge Lemoine, éditions Larousse, 312 p., 45 euros, ISBN 2-03-505577-6

Philippe Régnier


Les bonnes recettes de l’art
À côté de l’événement que constitue, dans le domaine de l’art de vivre, la publication en français de La Cuillère d’argent, depuis cinquante ans la bible de la cuisine italienne, les éditions Phaidon livrent en cette fin d’année deux volumes traduits en français de sa collection consacrée aux artistes contemporains : Marlene Dumas et Jeff Wall. Chacun des volumes est construit à partir de la même recette, en débutant avec un entretien et en se poursuivant avec un essai, des écrits des artistes, etc. Le choix de ne pas réactualiser les biobibliographies depuis les publications en anglais en 1999 pour Marlene Dumas, en 2001 pour Jeff Wall est cependant regrettable pour des ouvrages qui se veulent de référence.
- Jeff Wall, Thierry de Duve, Arielle Pélenc, Boris Groys, Jean-François Chevrier, éd. Phaidon, 212 p., 39,95 euros, ISBN 0-7148-3951-5
- Marlene Dumas, Dominic von den Boogerd, Barbara Bloom, Mariuccia Casadio, éd. Phaidon, 160 p., 39,95 euros, ISBN 0-7148-9676-4
- La Cuillère d’argent, éd. Phaidon, 1 263 p., 39,95 euros, ISBN 0-7148-9666-7

La coupole compilée
Du Panthéon de Rome aux Invalides, de la grande mosquée de Damas aux réalisations pneumatiques de Frei Otto, la mise en œuvre d’une coupole a toujours relevé d’une prouesse technique. C’est à cette forme symbolique de l’architecture que Jean-Jacques Terrin, architecte et professeur à l’École d’architecture de Versailles, a consacré ces pages richement illustrées. Si l’ouvrage ne se veut pas exhaustif sur l’histoire de ce mode de couvrement des édifices – qui n’est autre qu’une voûte de plan centré –, son plan thématique offre la possibilité d’étonnantes confrontations visuelles. La coupole adopte, en effet, des formules plus ou moins complexes en fonction de ses dimensions et des matériaux utilisés. Fascinés par ce problème de l’association de deux figures génératrices de l’architecture – le cercle et le carré –, les bâtisseurs de la Renaissance abandonnent l’empirisme de leurs prédécesseurs au profit d’une réflexion sur le projet, avant qu’au XXe siècle, les performances des nouveaux matériaux ne dissolvent les contraintes de franchissement des portées.
- Coupoles, Jean-Jacques Terrin, éditions Hazan, 191 p., 47 euros, ISBN 2-7541-0031-8

Éclats de marbre
Fruit de plusieurs années de recherche, ce beau volume, qui associe l’érudition du texte à la qualité de l’iconographie, relate l’odyssée du plus noble des matériaux de l’architecture et de la sculpture : le marbre. Il nous apprend ainsi que cette roche métamorphique, appréciée depuis l’Antiquité pour ses qualités de résistance, mais aussi sa variété chromatique et son éclat – associé au divin – a été dotée jusqu’au XVIIIe siècle de propriétés fantastiques. En France, la véritable histoire du marbre débute
avec le règne d’Henri II pour connaître son apogée avec la passion nourrie à son égard par Louis XIV, dont le château de Versailles demeure le plus brillant témoignage. L’ouvrage décrit les différents ressorts de cette entreprise royale, sans oublier le récit de la prospection, de l’extraction et du façonnage du matériau.
Une cartographie des carrières, ainsi qu’un échantillonnage photographique des plus beaux spécimens viennent enfin compléter judicieusement le propos.
- Marbres, de carrières en palais, Pascal Julien, photographies de Jean-Claude Lepert, éditions Le bec en l’air, 272 p., 48 euros, ISBN 978-2-916073-02-6

La dame de fer mise à nu
Les amateurs de vade-mecum passeront leur chemin à la lecture des mensurations de cette nouvelle parution sur la dame de fer : 37,5 x 53 cm pour 3,7 kilos. Ce choix de format n’est toutefois pas lié à une quelconque volonté de surenchère, mais correspond aux dimensions de la publication d’origine, reproduite ici en fac-similé et enrichie d’un texte instructif (traduit en huit langues), dû à Bertrand Lemoine, spécialiste de l’architecture métallique. En 1900, alors qu’il est au faîte de sa gloire, l’ingénieur Gustave Eiffel (1832-1923) publie à 500 exemplaires numérotés, ce recueil de 47 planches consacrées à sa grande œuvre : la tour de 300 mètres qui porte désormais son nom. En deux volumes in-folio, il résume ainsi les quelque 4 300 dessins produits par son entreprise, livrant au public un ouvrage détaillant cette prouesse technique, de sa conception à sa construction. La qualité matérielle de la publication sur vélin et le recours à la chromolithographie ajoutent, par ailleurs, à sa lisibilité, tous les détails étant figurés avec soin, jusqu’au moindre rivet. « L’ensemble est dense, saturé d’information, mais toujours clairement lisible, dans l’esprit encyclopédique qui met à plat tous les éléments de la construction, outillage compris, pour mieux expliciter et transmettre le savoir, commente Bertrand Lemoine. Eiffel s’inscrit ici dans la grande tradition des Lumières et confirme par cette contribution imprimée son rôle majeur dans l’aventure technique de son époque. » Pour l’ingénieur et chef d’entreprise, cette publicité vise toutefois à des fins précises : éviter la démolition de la tour, prévue en 1910, à l’expiration de sa concession.
Phare de l’exposition universelle de 1889, la tour a, en effet, suscité la polémique dès sa mise en chantier. Manifeste d’une esthétique rationnelle démontrant les potentialités de l’usage du fer dans l’architecture, celle-ci fait l’objet, en 1887, d’une « Protestation des artistes » que relaye le journal Le Temps et qui dénonce cette « ombre odieuse » déshonorant Paris. Son rapide succès populaire et ses deux millions de visiteurs pendant la durée de l’exposition vont pourtant éteindre les braises du débat. Si, pour Eiffel, les 7,8 millions de francs or dépensés pour sa construction – dont une partie a été financée personnellement par l’ingénieur – sont amortis, sa volonté de pérenniser son travail vont cependant l’inciter à rechercher le moyen de perpétuer sa concession. Installé dans son bureau juché au sommet de la tour, Eiffel s’attache à faire de ce belvédère le symbole du progrès scientifique, en exploitant le dénivelé de 300 mètres pour de multiples expérimentations météorologiques ou aéronautiques. Mais, lors de l’exposition de 1900, le colosse de fer n’attire plus qu’un million de visiteurs, malgré sa peinture flambant neuve et ses nouveaux équipements. Son salut intervient toutefois en 1906 avec l’installation d’une station radio, permettant à Eiffel de signer en 1910 une nouvelle concession de soixante-dix années. Et avec plus de 6 millions de visiteurs par an, la pérennité de la tour de 300 mètres – 324 aujourd’hui – n’est désormais plus contestée.
- Gustave Eiffel, La tour de trois cents mètres, texte de Bertrand Lemoine, édition Taschen, 160 p., 99,99 euros, ISBN 978-3-8228-4148-8

Sophie Flouquet

Et aussi

Hôtels particuliers A l’occasion de la prochaine réouverture de la Maison de la Chasse et de la Nature, à Paris, ce dense volume relate l’histoire de ces deux prestigieux hôtels particuliers du Marais. p Collectif, sous la direction d’Alexandre Gady et de Jean-Pierre Jouve, Les hôtels de Guénégaud et de Mongelas, rendez-vous de chasse des Sommer au Marais, éditions Citadelles et Mazenod, 336 p., 59 euros, ISBN 9-7828-5088-218-0 Relire l’Histoire Enfin réédité en français, ce classique de l’histoire de l’architecture retrace l’aventure du mouvement moderne tout en éclairant certains traits de l’architecture contemporaine. p Kenneth Frampton, L’architecture moderne, une histoire critique, éditions Thames & Hudson, 400 p., 32 euros, ISBN 2-87811-262-8 Visite virtuelle À l’approche de son ouverture au public en février 2007, la Cité de l’architecture et du patrimoine lance une collection d’ouvrages monographiques d’édifices incluant une visite virtuelle en DVD. p Pascal Ory, Le palais de Chaillot, coédition Actes Sud, Aristéas et la Cité de l’architecture et du patrimoine, 128 p. 1 DVD, 32 euros.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°248 du 1 décembre 2006, avec le titre suivant : L'art se livre

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