L’art italien au beau fixe

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 18 février 2005

La puissance de feu des marchands et privés transalpins a dopé le marché de la peinture italienne. Comparativement, la peinture flamande et hollandaise a été en repli en janvier à New York.

Au regard des derniers résultats engrangés à New York en janvier, le marché de la peinture ancienne est au beau fixe. Le 26 janvier, Christie’s décrochait un total de 25,9 millions de dollars (19,9 millions d’euros), son meilleur chiffre depuis 2000. Les professionnels ont ressenti l’empreinte des nouvelles recrues Richard Knight et Nicholas Hall tant sur la qualité du catalogue que sur celle de la preview. Chez Sotheby’s, la vente du soir du 27 janvier fut moins tonitruante qu’en 2004 avec 16,8 millions de dollars. « J’étais surpris que les toutes petites choses comprises entre 10 000 et 30 000 dollars se vendent aussi bien, remarque toutefois Nicolas Joly, spécialiste de Sotheby’s. Il y a eu un effet dollar qui a poussé beaucoup de marchands et privés européens, surtout des Italiens, à enchérir. » À Tefaf Maastricht, les observateurs feront le décompte des trophées new-yorkais sur les stands des grands marchands.

Le baroque monte
Dopée par les acheteurs transalpins, la peinture italienne prend ses aises sur le marché. Les primitifs italiens font surtout le miel des grands musées. Christie’s a ainsi cédé l’an dernier au Metropolitan Museum of Art (New York) une Madone à l’Enfant du Duccio pour une somme estimative de 45 à 50 millions de dollars. Les fonds d’or y trouvent aussi leur compte. « Depuis deux ou trois ans, on observe un regain d’intérêt. Quelques collectionneurs d’art contemporain en ont aussi acheté », affirme Nicolas Joly. Chez Christie’s le 26 janvier, la Vierge d’humilité avec sainte Catherine, d’Agnolo Gaddi, obtenait le record de 486 400 dollars au profit du négoce européen. Un tableau qu’il ne serait pas étonnant de retrouver sur les cimaises de Tefaf, où la galerie Sarti (Paris) présentait lors de la précédente édition un beau spécimen de Gaddi. De son côté, la galerie florentine Moretti vient avec un fond d’or de Bernardino Zaganelli – acheté pour 206 250 euros chez Christie’s en juin 2004 –, et un autre de Lorenzo Di Bicci représentant une Madone et Enfant sur le trône, proposé à 750 000 euros.
Les œuvres de la Renaissance ne sont pas moins disputées comme le prouvent les 25,5 millions de dollars de la Descente aux limbes d’Andrea Mantegna obtenus en 2003. Un privé américain a payé le prix  record de 2,2 millions de dollars (1,6 million d’euros) pour Marie-Madeleine pénitente adorant la croix, de Filippino Lippi, chez Christie’s le 26 janvier. Une enchère bien supérieure à son précédent record de 344 500 livres sterling (545 507 euros) en 2001. D’après les professionnels, le tableau était pourtant fortement repeint. De son côté, la galerie Sarti fera sensation à Maastricht avec un Portrait de jeune homme de Pérugin, cédé en 1997 par la National Gallery de Washington comme une école florentine. Définitivement attribué au maître de Pérouse, ce tableau avait figuré dans la rétrospective que sa ville natale lui a consacrée en 2004.
La peinture baroque que la galerie parisienne Canesso défend sur Maastricht a le vent en poupe. En témoignent les prix astronomiques atteints par les portraits de Fra Galgario. Le 27 janvier, un Portrait de jeune homme terrasse son estimation de 40 000 dollars pour atteindre 216 000 dollars chez Sotheby’s. Une enchère qui talonne le record de 330 000 euros décroché par un autre jeune homme en juin 2004 chez Piasa. L’état de grâce de cette période s’explique en partie par la boulimie d’un collectionneur milanais, propriétaire du groupe Koelliker, importateur de voitures japonaises et détenteur d’un millier de tableaux achetés en moins de dix ans ! Plus que tout autre domaine, les vues décoratives de Venise ont connu des embardées incompréhensibles depuis cinq ans. Sur les brisées de Canaletto et Guardi, les petits vedutistes comme Francesco Tironi ou Francesco Albotto ont gagné leur place au soleil. D’où la somme folle de 688 000 dollars payée par un collectionneur italien pour une paire de vues vénitiennes d’Albotto chez Sotheby’s le 27 janvier. « Il y a cinq ans, un Albotto aurait valu au maximum 100 000 euros », s’étonne Nicolas Joly.

Aller chiner en Argentine
Habituel poids lourd du marché, la peinture flamande et hollandaise n’a pas tenu le haut du pavé à New York. Aucune enchère n’a rivalisé avec les 8,6 millions de dollars déboursés en janvier 2004 par le marchand Konrad Bernheimer pour des patineurs de Hendrick Avercamp chez Sotheby’s. « Le groupe de collectionneurs de la Côte est, autrefois actif, achète moins », relève le courtier Étienne Breton. « Des pièces de seconde catégorie comprises entre 10 000 et 100 000 livres sterling qui se vendaient bien il y a cinq ans peinent aujourd’hui, ajoute Cécile Bernard, spécialiste de Christie’s. Un beau Pierre Bruegel II, ça marchera, mais un Pierre III, c’est plus dur. » À moins d’être spectaculaires ou décoratifs comme les scènes de port de Claude Joseph Vernet, les tableaux français ont aussi du mal à rester dans la course. « Ce n’est pas le domaine le plus recherché en ce moment. C’est une longue tendance qui se précise depuis deux ans. Mais il faut reconnaître qu’aucun grand tableau n’est sorti », tempère Nicolas Joly.
Si certains segments souffrent d’une désaffection, le drame de la peinture ancienne tient plutôt à sa raréfaction. Les marchands doivent ratisser large, sillonner la province, défricher l’étranger. L’Enlèvement d’Orithye de François-André Vincent, que la galerie Didier Aaron (Paris) avait présenté à la dernière Biennale des antiquaires avant de la remontrer cette année à Maastricht, vient ainsi d’une vente lyonnaise de mars 2004. « Nous sommes acheteurs, mais trouvons difficilement des pièces. Ce qu’on trouve en vente, c’est soit trop cher, soit pas assez bien. Nous n’avons pas pu acheter cette année autant de pièces que nous voulions », reconnaît Laure Pouzol, de la galerie Didier Aaron. Étienne Breton appelle les marchands à chiner hors des sentiers battus, notamment en Argentine, où dans les années 1930 les collectionneurs étaient très actifs. Pour qu’enfin les accrochages sur les foires ne diffusent plus cet entêtant parfum de déjà-vu...

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°209 du 18 février 2005, avec le titre suivant : L’art italien au beau fixe

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