Vendredi 23 février 2018

L’art fixé par les cheveux

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 8 juillet 2008

« Coiffures complices » : le nom de ce salon de la rue Falguière, dans le XVe arrondissement de la capitale, semble tout prédestiné. Il propose en effet jusqu’en avril 2000, en intelligence avec Toasting Agency, l’association d’Eva Svennung et d’Alexis Vaillant, des coupes de cheveux imaginées par des artistes. Une exposition qui décoiffe.

PARIS - Posez les mains sur la grille métallique du générateur prêté par le Centre européen de recherche nucléaire de Genève : vos cheveux se dressent ; un coup de laque et, voilà mesdames, vous êtes prêtes ! Telle est la coupe spéciale “particules et cheveux fins” qui était proposée chez “Coiffures complices” au mois de juillet par la Genevoise Elena Montesinos. Jusqu’au mois d’avril 2000, sept artistes imagineront à leur tour des coupes, au rythme d’une par mois. En septembre, Brice Dellsperger suggère de “continuer sa nuit et de se coiffer sur un mode devenu désormais diurne” et d’adopter le style “j’ai dormi du côté droit”. Suivront ensuite Bless (octobre), Francesca Gabbiani (novembre), Bernadette Corporation (décembre), Klat (janvier), Matthieu Laurette (février) et Alex Bag (mars). Cette exposition qui va durer un an joue aussi une partition que ne renieraient pas certains artistes conceptuels. Il ne s’agit pas de se faire coiffer par Matthieu Laurette ou par Alex Bag – cela vaut d’ailleurs peut-être mieux ! – mais par de vrais coiffeurs – en l’occurrence Jean-Luc et son équipe – qui réalisent de main de maître les projets des artistes.

En entrant dans le salon, peu d’indices renseignent le quidam sur l’exposition, tout juste aperçoit-on une pile de programmes ou quelques informations dans l’habituel catalogue des coupes. La discrétion est de mise. D’ailleurs, on peut très bien se laisser prendre au jeu sans même modifier sa coupe habituelle. Telle était par exemple l’idée de Jonathan Monk, “invitant chacun à intégrer le dispositif conceptuel de coupe du mois sans pour autant changer de coiffure”, pour ce qui était qualifié de première “coupe non-coupe”. Le dispositif ne s’achève pourtant ni avec le dernier coup de ciseau, ni avec le dernier coup de peigne, encore moins avec le dernier jet de laque. Le processus prend aussi en compte la repousse progressive de la chevelure, comme un véritable work in progress.

L’art n’a plus de lieu, il a lieu. En ce sens, les artistes n’interviennent pas ici dans un champ balisé, mais sur un territoire en perpétuelle expansion, dans un flux créatif qui investit et réinvestit la sphère des services. Mettant en circulation des sculptures éphémères, vivantes, modelées et remodelées, “Hair Styling” est loin d’être une nouvelle façon de faire salon. Il s’agit tout simplement de prendre un autre rendez-vous avec l’art, un rendez-vous qui a le mérite de ne pas être rasoir.

COIFFURES COMPLICES, 123 rue Falguière, 75015 Paris

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°87 du 27 août 1999, avec le titre suivant : L’art fixé par les cheveux

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