Mercredi 24 octobre 2018

L’art en toute assurance

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 21 mai 2008 - 1684 mots

Vivier de collectionneurs privés, la Suisse s’est aussi distinguée depuis une trentaine d’années par ses collections d’entreprise tournées vers l’art le plus contemporain. État des lieux.

Les collections d’entreprise se sont construites par vagues successives en Suisse. À la première lame de fond des décennies 1950 à 1970, succède dans les années 1980-1990 une phase plus structurée, et sans doute plus stratégique. Au rang des pionniers figure la société d’assurances Nationale Suisse, laquelle a débuté sa collection dans les années 1940, talonnée de près par un autre assureur, la Bâloise, dont l’ensemble d’œuvres sur papier, initié en 1950, compte aujourd’hui quelque 1 400 œuvres. Les collections de la coopérative Migros et de la Banque du Gothard, commencées respectivement en 1957 et 1968, forment le reste de la quadrille. Entamée voilà trente ans, et renforcée avec le rachat en 2000 de la société de courtage américaine PaineWebber, elle-même propriétaire d’une fabuleuse collection de pop art, UBS appartient à la seconde génération des collections d’entreprise helvétiques. Lorsque Swiss Re, leader mondial dans la réassurance, initie sa collection en 1986, la pratique est entrée dans les mœurs. « À l’époque, près de 60 % des sociétés suisses étaient engagées dans une forme ou une autre de collection », indique Anne Keller, responsable de la communication de Swiss Re.
L’aiguillon est généralement donné par un dirigeant « éclairé », souvent lui-même collectionneur, ainsi pour la collection de la maison d’édition zurichoise Ringier. Chez Nationale Suisse, l’impulsion revient à l’ancien directeur Hans Theler, également amateur d’art. De même, la collection de la Banque du Gothard fut lancée conjointement par son vice-président Carlo von Castelberg et son adjoint Rudolf Hanhart. Le fondateur de Migros, Gottlieb Duttweiler, fut l’accoucheur de la collection de la coopérative. Vers le milieu des années 1970, la firme fait appel à Urs Raussmüller pour optimiser le fonds. Celui-ci crée un premier espace « INK » (Halle für Internationale Neue Kunst), avant-goût du musée ouvert en 1996 sous la direction de Rein Wolfs. Axé sur l’art minimal, le profil a évolué ces dernières années vers la jeune garde de l’art actuel, représentée par Urs Fischer, Mathilde ter Heijne ou Banks Violette. La collection de la banque BSI est enfin née en 2000 à Lugano grâce au volontarisme de son P.-D. G., le collectionneur Alfredo Gysi. Initié avec un noyau de cinq artistes, Daniel Buren, Mario Merz, Giulio Paolini, Tony Cragg et John Chamberlain, l’ensemble constitué de trois cents pièces reflète pour une part le goût de son fondateur. L’arrivée d’un curateur en 2004 a toutefois réorienté le fonds vers de plus jeunes artistes comme Liam Gillick ou Franz Ackermann, tout en gardant à l’esprit la génération des maîtres.
Même si, à l’origine, Migros a créé son fonds dans un esprit philanthropique et pédagogique, la collection d’entreprise relève autant de la communication interne et externe. « Nos produits sont difficiles à expliquer, très complexes et pas très émotionnels. La collection est un secteur clair de notre branding [pouvoir de la marque] », explique Anne Keller. L’art contemporain sert aussi à redessiner le profil d’une entreprise. « Nous sommes la plus vieille banque du Tessin, explique Silvia Panerai, porte-parole de BSI. Nous sommes liés à des traditions, et il est important de garder des liens étroits avec la région. Mais nous voulons aussi montrer que nous sommes une banque novatrice, que nous regardons vers l’avenir. » Les collections cimentent enfin la culture d’entreprise. Nationale Suisse conçoit depuis six ans ses rapports d’activités en y inscrivant des artistes comme Not Vital ou Beat Zoderer. Leurs œuvres sont déployées aussi bien au sein du siège social à Bâle, où les visiteurs sont accueillis par une sculpture de Tinguely et des têtes d’Eva Aeppli, que dans ses cinquante agences disséminées à travers la Suisse. « La collection est pour nous une carte de visite, une image de notre savoir-faire, mais aussi une indication aux clients de “comment on peut vivre avec l’art” », précise Andreas Karcher, curateur de la collection. Le discours n’est guère différent chez Swiss Re. « Nos clients relient symboliquement la qualité de notre collection à celle de nos services. C’est un package complet », renchérit Anne Keller. Pour renforcer le liant interne, les entreprises multiplient les visites guidées des nouvelles expositions à l’intention de leurs employés. « Nous faisons depuis le début beaucoup de programmes pédagogiques, car nos employés sont ceux que les gens rencontrent en dehors de la banque, et il faut qu’ils sachent transmettre un message correct », indique pour sa part Silvia Panerai.
Hormis la Banque du Gothard et Migros, les collections suisses ne disposent pas d’espace d’exposition propres, mais usent de leurs atriums et bureaux pour présenter leurs acquisitions. Aussi la réflexion porte-t-elle souvent sur l’osmose entre l’architecture des bureaux et l’art qui y est inséré. Une politique qu’avait initiée UBS en 1972 en passant commande aux artistes dès la construction de ses agences. Datant des années 1940, le Palazzo BSI à Lugano a été réaménagé en 2005 et accueille désormais des installations spécialement créées pour le site par Liam Gillik, John M. Armleder, Daniel Buren et Robert Barry. Swiss Re a veillé à créer une complicité entre l’art et ses différents locaux de Zurich, Rüschlikon, New York/Armonk et Munich. À Zurich, l’utilisation de surfaces métalliques trouve une résonance avec les ascenseurs conçus par Olafur Eliasson et Tatsuo Miyajima ou le sol de Carl Andre.
Qui dit collection d’entreprise suisse ne dit pas nécessairement tropisme helvétique. Riche d’environ mille deux cents œuvres, la Banque du Gothard a dès le départ mis l’accent sur la scène helvète, alors peu connue, puis dans un second temps sur la photographie. Nationale Suisse s’est elle aussi focalisée sur les artistes du cru et acquiert des plasticiens internationaux seulement lorsqu’ils ont, de près ou de loin, engagé un rapprochement avec la Suisse. « Cela évite de se noyer dans un contexte international et de ne pas avoir d’image nette, explique Andreas Karcher. Il existe ici des artistes exceptionnels et de plus en plus reconnus à l’étranger. Nous voulons refléter l’art suisse à travers une ligne internationale. » Swiss Re avait initialement commencé avec les artistes locaux, mais le développement de ses activités internationales l’a poussée à diversifier ses achats. De fait, les artistes suisses ne représentent plus que 50 % à 60 % de sa collection. Idem pour la Bâloise, qui, à la suite de son implantation internationale, a sensiblement élargi ses choix. L’ouverture de nouveaux bureaux à Hongkong et Shanghaï a conduit BSI à entamer une collection d’art contemporain chinois. « Chaque fois qu’on ouvre un bureau, on veut que l’art soit en relation avec le contexte de la ville et l’architecture du bâtiment », souligne Silvia Panerai.

« Perspective de croissance »
Exception faite de Migros, qui affiche un budget annuel d’acquisition de 250 000 francs suisses (154 000 euros) pour son musée, les entreprises restent discrètes sur leurs dépenses. Tout juste Nationale Suisse indique-t-elle que les achats dépassent rarement les 15 000 francs suisses. La Bâloise s’est pour sa part concentrée sur les œuvres sur papier, en partie parce que les prix sont plus abordables. Le Migros Museum (Zurich) achète quant à lui de cinq à huit œuvres par an, essentiellement des installations ou des suites produites spécifiquement à l’occasion des expositions, le rythme des achats dépendant de celui des expositions. La chute du dirigeant d’UBS, Marcel Ospel, et la perte de 12 milliards d’euros au premier trimestre influeront-ils sur le rythme d’acquisition de la banque ? « La collection est un projet à long terme, et les résultats de la société n’ont pas d’influence directe, affirme Rudolf Bürgin, porte-parole d’UBS. Ce n’est pas du jour au lendemain que nous allons changer notre politique et nous ne comptons pas suspendre les achats cette année. » Chez Migros, les subventions octroyées à la section mécénat, baptisée « Migros Kulturprozent », sont liées au chiffre d’affaires de la société. « Cette contribution annuelle est accordée même en temps de récession dans le commerce au détail », précise toutefois Heike Munder, directrice du musée.
Les ordonnateurs des collections répugnent à considérer ces ensembles comme un investissement, même si la collection apparaît souvent comme un actif. « La collection n’a pas été créée dans un esprit de plus-value financière. Nous n’avons pas de plans autres que de la continuer. Par ailleurs, le musée Migros est un membre de l’ICOM [Conseil international des musées] et, de fait, est sujet aux règles strictes concernant la revente des pièces », souligne Heike Munder. Mauro Santus, porte-parole de la Banque du Gothard, rappelle que la collection est inaliénable, tandis que Philipp Senn, responsable de communication de la Bâloise, précise que la compagnie d’assurances n’est pas une galerie. Pour être mesuré, le discours de BSI n’en est pas moins pragmatique. « L’art est un bon investissement, surtout en ce qui concerne les jeunes artistes, explique Silvia Panerai. Cela ne coûte pas beaucoup d’argent et offre une perspective de croissance. Nous devons garder en tête que nous sommes une banque, et tenir compte de l’aspect patrimonial, de l’investissement, et pas seulement de la passion. C’est l’un des facteurs que nous avons dans un coin de notre tête, mais pas le seul. »
Ceci étant dit, les entreprises ont rarement cédé massivement leurs œuvres. « Pour le financement de certaines pièces, nous en avons parfois vendu d’autres. Mais celles-ci ne correspondaient pas aux critères de la collection », assure Petra Arends, responsable de la collection UBS. « Nous n’avons à ce jour jamais cédé d’œuvres, mais nous nous posons la question de savoir si nous allons redimensionner la collection, car sa taille a beaucoup cru », observe quant à lui Andreas Karcher. De son côté, Swiss Re a vendu voilà quelques années une sculpture de Chamberlain à un collectionneur suisse. De même, lorsque la société a racheté en 2006 la firme GE Frankona, elle n’a pas gardé leur collection, peu conforme au standing de la sienne. Reste à voir si, avec le rachat en novembre 2007 de la Banque du Gothard par BSI, la collection de la première se retrouvera complètement ou seulement partiellement intégrée à la seconde.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°282 du 23 mai 2008, avec le titre suivant : L’art en toute assurance

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