Samedi 24 février 2018

L’Art déco, un marché soutenu par une clientèle internationale

L’irrésistible ascension d’un style dont la cote se rapproche de celle du XVIIIe

Le Journal des Arts

Le 15 juillet 2008

Sur le marché, Dunand, Ruhlmann et Rateau figurent en tête des créateurs de l’Art déco, suivis par Mallet-Stevens, Legrain, Frank et Gray. Depuis une vingtaine d’années, ils enregistrent les plus hautes adjudications et leurs prix ont plus que décuplé. Soutenus par une clientèle française et américaine très active, les maîtres du mobilier des années trente devraient rapidement atteindre la cote des ébénistes du XVIIIe.

Mois après mois les prix des meubles Art déco n’en finissent pas de grimper. L’année 1999 a commencé en fanfare : le 10 février, un grand bureau plat 1928 de Ruhlmann en loupe de noyer d’Amérique s’envolait chez Me Tajan à 2,5 millions de francs, doublant son estimation. Le 7 avril à Cannes, un chevet d’André Groult gainé de galuchat était adjugé 1,2 million de francs. Le 1er mars, un bahut en bois verni d’Eugène Printz, orné de plaques de métal “décorées au feu” par Jean Dunand, proposé par l’étude Binoche, partait à 1,4 million de francs. Treize ans après le record mondial (4,1 millions de francs) établi le 31 mai 1986 pour une table à jeux en laque de Dunand, et vingt-sept ans après la vente Doucet qui avait remis l’Art déco au goût du jour, les prix dépassant la barre du million de francs se multiplient. La plupart des pièces du grand couturier, adjugées quelques dizaines de milliers de francs le 8 novembre 1972, se négocient de nos jours pour plusieurs millions. “Ainsi, le paravent à quatre feuilles en laque d’Eileen Gray adjugé 170 000 francs vaudrait aujourd’hui autour de 4 millions de francs ; le canapé en palissandre de forme gondole parti à 150 000 francs ferait aujourd’hui 2 ou 3 millions “, analyse Félix Marcilhac. Mises à part les créations de Ruhlmann, qui sont les plus recherchées, la demande semble actuellement se porter davantage sur les meubles et objets minimalistes épurés, comme ceux de Jean-Michel Frank, des frères Alberto et Diego Giacometti et de Paul Dupré-Lafon. “La cote de Jean-Michel Frank a quadruplé en huit ans, souligne Christian Boutonnet, à L’Arc en Seine. L’engouement pour ces meubles distingués, confortables, minimalistes, aux proportions parfaites, s’explique en grande partie par le succès qu’ils ont auprès des décorateurs comme Jacques Grange ou Peter Marino, qui les conseillent ensuite à leurs clients.” Si, parmi les créateurs membres de la Société des artistes décorateurs, les pièces de Ruhlmann, Süe et Mare, Chareau, Rateau ou Dunand apparaissent plus ou moins régulièrement dans les galeries ou en ventes publiques, il en va tout autrement des meubles de Follot, Dufrêne ou Rapin qui sont beaucoup plus rares.

Des meubles rares et raffinés
À New York, les enchères sont tout aussi soutenues. Le 10 décembre dernier, un fauteuil de Rateau datant de 1919-1920 s’est vendu 640 500 dollars (3,8 millions de francs) chez Christie’s. Un an plus tôt, le 12 décembre 1997, un cabinet de Ruhlmann en amboine incrusté d’ivoire et d’ébène s’envolait pour l’équivalent de 3,9 millions de francs, toujours chez Christie’s. “Ces meubles se vendaient dans les années soixante-dix entre 20 et 30 000 dollars (120-180 000 francs), précise le marchand new-yorkais Barry Friedman. Aujourd’hui, ces pièces sont souvent adjugées plusieurs centaines de milliers de dollars.” La vente Andy Warhol, le 23 avril 1988, a constitué une nouvelle étape, permettant aux prix d’atteindre de nouveaux sommets. Un fauteuil de Ruhlmann est ainsi parti à 154 000 dollars (924 000 francs), tandis qu’une chaise de Pierre Legrain était adjugée 126 500 dollars. “Les résultats sont sensiblement les mêmes à Paris et à New York, remarque Jean-Louis Danant. Une paire de tabourets de Ruhlmann s’est vendue récemment à New York l’équivalent de 500 000 francs. Des tabourets identiques, estimés 120-150 000 francs, sont partis à 480 000 francs, le 10 février chez Tajan.” Pour Cheska Vallois, le marché est aussi soutenu à Paris qu’à New York. “Il est impossible qu’un objet de qualité passant en vente publique, même dans une petite étude, n’obtienne pas un prix conséquent. Une pièce estimée 5 000 francs partira à 300 000 francs si elle est intéressante”, poursuit-elle. “La seule différence réside dans le nombre des collectionneurs. Pour une pièce équivalente, il y aura cinq à six enchérisseurs à New York contre deux ou trois à Paris”, souligne, de son côté, Félix Marcilhac.

L’ascension régulière et irrésistible des prix s’explique tant par la rareté de ces pièces, qui ont été produites pendant un court laps de temps entre les années vingt et la fin des années trente, que par leur qualité et raffinement. “La cote des meubles de Ruhlmann tient à la perfection de ses créations et à la qualité des matériaux. Certains bois rares qu’il utilisait, comme l’ébène, sont aujourd’hui en voie de disparition”, explique Monique Magnan. Cheska Vallois a ainsi vendu 2,2 millions de francs un meuble de Paul Iribe gainé de galuchat rose, lors du Pavillon des antiquaires. “Les meubles d’Iribe sont rarissimes. Cette rareté l’a longtemps desservi, note la galeriste de la rue de Seine. J’ai acheté mon premier meuble de ce décorateur, il y a vingt ans à Monaco, 160 000 francs.”

Si les prix, qui ont progressé régulièrement depuis vingt-cinq ans, sont aujourd’hui très élevés, le marché de l’Art déco n’est pas pour autant spéculatif. Les gens achètent ces meubles pour leur appartement ou leur maison et les conservent pendant une ou plusieurs générations. “C’est un marché stable et solide, indique Jean-Jacques Dutko. Les grands meubles Art déco vont rapidement rejoindre la cote du mobilier XVIIIe. Les prix élevés devraient permettre de faire sortir les objets de qualité.”

De plus en plus de jeunes collectionneurs aux États-Unis
Les premiers acheteurs d’Art déco étaient des collectionneurs de mobilier XVIIIe qui souhaitaient égayer leur intérieur avec des pièces plus modernes. Dans les années soixante-dix, ils étaient issus du milieu de la haute couture, comme Yves Saint Laurent, Pierre Bergé, Karl Lagerfeld et Hélène Rochas. “À cette époque, cinq ou six collectionneurs nous faisaient vivre. Ils passaient toutes les semaines dans nos galeries”, témoigne Cheska Vallois, qui fut une des pionnières de la spécialité avec Marcilhac et Duval. Si les collectionneurs d’Art déco associent allègrement mobilier XVIIIe et créations des années trente, il est rare en revanche, selon Félix Marcilhac, qu’un même client se meuble avec des pièces de différents créateurs. “Un meuble de Ruhlmann ne supporte pas d’être placé à côté d’une pièce de Leleu,” remarque-t-il.

Les Américains ont pris le relais à la fin des années soixante-dix. Ils représentaient, au milieu des années quatre-vingt, plus de 50 % de la clientèle des galeries parisiennes, contre 80 % aujourd’hui. “Leur puissance s’est encore accrue ces deux ou trois dernières années en raison de leur pouvoir d’achat. Ils sont rassurés par le prestige associé à ce style jeune et moderniste.” Le marché est soutenu par les nombreux achats des décorateurs et architectes d’intérieurs qui sont très actifs. “Je vends 80 % de ma marchandise à des décorateurs,” souligne Barry Friedman. De plus en plus de jeunes collectionneurs américains s’intéressent à cette spécialité. “On voit de plus en plus fréquemment des clients d’une trentaine d’années, indique l’expert de Christie’s, Lars Rachen. Au total, une quarantaine de collectionneurs américains sont susceptibles de dépenser des centaines de milliers de dollars pour acquérir des meubles Art déco. Ils travaillent à Wall Street ou dans les nouvelles technologies.” Les marchands américains d’Art déco de haut niveau se comptent, eux, sur les doigts de la main. Le plus grand est sans conteste Tony Delorenzo. Ce dernier signale une propension de ses clients à vendre leur mobilier Ruhlmann pour acheter des pièces des années cinquante, signées Jean Royère, Jacques Adnet ou André Arbus. Cette prédominance de la clientèle nord-américaine explique qu’un marchand comme Christian Boutonnet ait décidé d’ouvrir une galerie aux États-Unis. “Nos clients nous demandaient fréquemment d’essayer un meuble dans leur intérieur pour le voir chez eux en situation. L’installation à New York nous a donné une crédibilité supplémentaire auprès d’eux. Nous travaillons assez bien. Il y a peu de concurrence à New York dans le mobilier des années trente, mis à part Tony Delorenzo,” déclare Christian Boutonnet. En dehors des États-Unis et de la France, les plus grandes collections d’Art déco se trouvent en Allemagne, en Suisse, en Belgique et en Italie. De nombreux collectionneurs viennent des milieux du cinéma, qu’ils soient producteurs ou réalisateurs (Claude Berri), mais aussi du show business (Prince, Michael Jackson...). Il faut aussi compter avec les industriels et les milieux de la banque et de la finance. Ces collectionneurs ont en général entre 45 et 60 ans. Les professions libérales, qui ont été très actives dans les années quatre-vingt, ne sont plus présentes sur le marché en raison du niveau élevé des prix.

“Je conseillerais aux collectionneurs d’acheter des pièces importantes et de choisir de préférence les meubles et objets les plus significatifs dans l’œuvre de tel ou tel créateur. Les créations de Francis Jourdain ou de Jacques Le Chevallier sont par ailleurs intéressantes, car elles n’ont pas encore atteint la cote des autres ébénistes,” souligne Denis Doria.

Et dans les galeries ? On peut aujourd’hui trouver chez Doria une table de Michel Dufet à 70 000 francs, une enfilade de Francis Jourdain autour de 220 000 francs, aux côtés des maîtres de l’Art déco comme Ruhlmann ou Printz. Pour sa part, JeanJacques Dutko expose à la fois des meubles de Printz et des peintures ou sculptures contemporaines. L’Arc en Seine propose des meubles de Jean-Michel Frank à 600-800 000 francs, une table de Giacometti à 800 000 francs et une paire de tabourets de Ruhlmann autour de 600 000 francs. Cheska Vallois présente des créations d’Iribe, Printz, Ruhlmann, Rateau ou Frank. Tous ces noms prestigieux constituent de bons placements car leurs prix devraient continuer de progresser. “Mes clients, qui ont revendu leurs meubles achetés il y dix, quinze ans, ont tous gagné de l’argent”, soutient Cheska Vallois. Pour peu que l’on dispose d’un budget élevé – de 300 000 à 4 millions de francs par pièce –, on peut acheter des meubles des plus grands créateurs, tels Ruhlmann, Printz, Dunand, Frank ou Du Plantier. Sinon, mieux vaut regarder du côté des créateurs étrangers, danois (Johan Rohde) et suédois (Axel Hjorp) notamment. “Ils sont, à qualité égale, nettement moins chers que leurs homologues français”, explique le marchand bruxellois Philippe Denys qui en propose dans sa galerie. Il est aussi possible de s’orienter vers les créations des années quarante et cinquante, que les jeunes générations apprécient pour leur confort et leur gaieté.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°83 du 14 mai 1999, avec le titre suivant : L’Art déco, un marché soutenu par une clientèle internationale

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