L’art contemporain à l’heure du collectivisme

Les artistes brisent les individualismes et associent leurs énergies

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 22 septembre 2000

Si le monde s’est construit à force de collaborations, de travail d’équipe et de mises en commun de la puissance physique et intellectuelle, le domaine de l’art est marqué par la prédominance de grandes individualités dont les noms se déclinent, dans l’économie de marché, comme celui de marques. L’image la plus représentative de cet état de fait est sûrement constituée par ces listes d’artistes que mettent en exergue les galeries comme pourraient le faire les boutiques de mode avec les couturiers dont elles distribuent les vêtements. Dans ce contexte, la création d’œuvres communes par des artistes prend une dimension singulière, même si, suivant les collaborations, elles procèdent souvent de motivations forts différentes. Une série d’expositions, dans différents lieux de la région Midi-Pyrénées, avec pour tête de réseau le nouvel espace des « Abattoirs » à Toulouse, nous donnent l’occasion de nous tourner vers « L’œuvre collective ».

L’individualisation de la création n’a pas toujours été la règle dans l’histoire. De nombreux artistes, aux temps glorieux de la peinture de chevalet, étaient à la tête de grands ateliers, intervenant plus ou moins sur les créations en fonction du budget que le commanditaire était prêt à y investir. L’artiste, au quotidien, jouait davantage un rôle de chef d’entreprise, dirigeant ses “ouvriers” dans l’exécution des tâches. Aussi, et notamment dans les pays du Nord, se sont multipliés des peintres spécialisés dans la réalisation de telle ou telle partie de la composition, celui-ci les fleurs, celui-là les animaux, cet autre les fabriques… L’exemple de Pierre Paul Rubens et du fonctionnement de son atelier dans l’Anvers du XVIIe siècle est à cet égard d’un grand enseignement. Les temps ont bien évidemment changé, mais, à quelques kilomètres au nord de la métropole flamande, se situe sa rivale protestante, tant au niveau intellectuel qu’économique : Rotterdam. C’est dans cette ville portuaire que travaille aujourd’hui Joep van Lieshout qui a décidé depuis 1995 de recréer une certaine forme d’atelier. Il a d’ailleurs adopté cette terminologie pour donner la paternité de son corpus d’œuvres à l’”Atelier van Lieshout”. Sans nécessairement faire référence aux utopies communautaires développées dans les années soixante-dix, en particulier par les groupes hippies, même si l’atelier semble parfois en avoir repris certains des codes, les collaborateurs développent des projets d’espaces dont la logique de mise en œuvre est basée sur une possible vie en autarcie. Ainsi, l’Atelier van Lieshout a conçu des espaces à vivre comme le Baise-ô-drôme, grande caravane entièrement capitonnée et dont le nom dit tout. L’artiste avait d’ailleurs fait scandale en 1998 à Rabastens avec des containers destinés l’un à la fabrication d’armes et de bombes, l’autre à celle d’alcools et de “médecines”.

Nombreux sont les jeunes artistes à désirer aujourd’hui se lancer dans l’abîme de la création en menant des projets en commun, souvent d’ailleurs amorcés dès les années d’études en école d’art. Au Danemark, le groupe N55 développe une pensée sur le concept de l’habitat à travers un ensemble de constructions modulaires qui, tout comme l’Atelier van Lieshout, relèvent à la fois de la sculpture, du design, voire de l’architecture, mais toujours dans une logique qui privilégie le nomadisme à une logique sédentaire. Ce groupe, né en 1994 à Copenhague, a tiré son nom de son adresse, Nørre Farimagsgade 55. Il comprenait à l’origine douze artistes, réduits à quatre aujourd’hui : les Danois Jon Sørvin, Rikke Luther, Ingvil Aartbakke et la Suédoise Cecilia Wendt. Ils vivent, travaillent et exposent ensemble. Au Danemark, ce type de collaboration entre créateurs ne peut faire l’économie d’une comparaison avec la fameuse école EKS (pour École expérimentale des beaux-arts) qui fut fondée en 1961 par l’artiste Paul Gernes et l’historien d’art Troels Andersen. Cette école, qui a notamment réuni Bjørn Nøgaard et Per Kirkeby, prônait en particulier la dépersonnalisation de la création et une certaine forme d’implication sociale de l’art. De leur côté, les activités des membres de N55 se situent entre l’espace alternatif et une volonté de développer un domaine de production autonome, c’est-à-dire de travailler dans des champs laissés vacants par les gouvernements et autres sociétés commerciales.

Des frères et sœurs aux couples hermaphrodites
De nombreuses associations d’artistes existent à l’étranger. Le Critical Art Ensemble a ainsi été formé dans les années quatre-vingt à Pittsburgh, aux États-Unis, et réunit aussi bien des artistes que des scientifiques. Très impliqué dans les nouvelles technologies, l’Ensemble s’intéresse notamment à la génétique, au décryptage du génome humain, et s’exprime par l’intermédiaire d’installations, de conférences, de publications toutes marquées par un extrême sérieux et une grande rigueur scientifique. Ces groupes fonctionnent alors davantage sur un système de réflexions communes et privilégient ainsi les différents points de vue et profils. Les artistes se joignent à des critiques d’art, à des philosophes, des sociologues, à des historiens d’art, des architectes… pour permettre un enrichissement commun et créer les conditions d’une véritable communauté intellectuelle. Ce fut le cas du groupe Gorgona, actif à Zagreb, en Croatie, entre 1958 et 1966. Ces artistes, historiens d’art, architectes et critiques menaient également des travaux sur les conditions d’une véritable liberté individuelle et collective. Aux États-Unis encore s’est formé en 1992 “Art Club 2000” qui réunit six personnes : Will Rollins, Craig Wadlin, Shannon Pultz, Daniel McDonald, Gillian Haratani, et Patterson Beckwith. Ces artistes, formés à New York à la Cooper Union Art School, ont été regroupés par le marchand de Soho Colin de Land, par ailleurs propriétaire de American Fine Arts, Co.

Cette volonté d’échanges intellectuels a aussi présidé à la formation de groupes tels que Art & Language ou General Idea, ces derniers développant ouvertement un travail à résonance sociale. Jorge Zontal, A.A. Bronson, and Felix Partz, qui se sont réunis à Toronto à la fin des années soixante (1968), ont proposé en effet des critiques acerbes, parfois teintées d’humour, de la culture moderne. Leurs travaux se déclinent sur différents supports, que ce soit la photographie, la peinture, la vidéo, la sculpture et la performance. Ils ont par exemple été parmi les premiers à évoquer ouvertement le problème du Sida dès les années quatre-vingt, maladie qui a frappé de plein fouet les artistes eux-mêmes. Depuis la mort en 1994 de Jorge Zontal et Felix Partz, A.A. Bronson est le seul membre de General Idea encore en vie.

En France, de nombreux artistes se sont associés dans les années quatre-vingt, à l’image de BazileBustamante, la collaboration de Jean-Marc Bustamante et de Bernard Bazile. “J’en avais assez du travail d’auteur, c’est un peu comme en avoir assez du cinéma d’auteur et faire du cinéma tout court, nous a déclaré ce dernier. C’était faire de l’art tout court et en arrêter avec le jeu et les goûts. Je travaille toujours avec d’autres artistes, à deux ou à trois. Pour moi, c’est surtout le travail seul qui ne me semble pas naturel.” BazileBustamante a travaillé sur les codes de la représentation, de la mise en espace des formes et des volumes tout en explorant certains aspects de l’iconographie du confort bourgeois. Comme cette association, peu d’entre elles ont résisté aux années quatre-vingt-dix. Ainsi, de “Information Fiction Publicité” (IFP) qui a réuni Jean-François Brun et Dominique Pasqualini. Ce groupe a marqué les années quatre-vingt, à travers tout un travail utilisant des éléments du spectacle, de la communication et du langage publicitaire.

Si beaucoup de plasticiens participent à des collaborations ponctuelles, à l’image de Henry Bond et Liam Gillick, le travail en commun relève tout simplement pour certains d’un choix de vie, d’une mise en parallèle de la vie privée et de l’activité professionnelle. Il en est par exemple ainsi des couples tels que Christo et Jeanne-Claude, d’Anne et Patrick Poirier, et même jusqu’à Abramovic et Ulay dans les années soixante-dix. Les deux performers se mettaient eux-mêmes en scène pour une réflexion sur le corps, l’échange, la perception, éléments qui nous sont aujourd’hui donnés à voir à travers de multiples vidéos. De nombreux artistes travaillent aussi entre frères et sœurs, comme Claudia et Julia Müller, Christine et Irene Hohenbüchler, Marie-France et Patricia Martin, Jane et Louise Wilson, ou les frères Chapman.

Aussi, pour certains, il s’agit véritablement d’un choix de vie, comme pour les extravagants Gilbert & George. Les créations ne se réduisent pas simplement à une production matérielle mais la vie elle-même devient aussi une œuvre d’art. C’est également le cas, sans même oser la moindre comparaison, du couple hermaphrodite Eva et Adele qui arpente sans relâche les foires et grandes expositions d’art contemporain avec leur camping-car. L’œuvre collective devient alors une véritable performance !

- L’ŒUVRE COLLECTIVE, jusqu’au 15 octobre, Les Abattoirs, Espace d’Art moderne et contemporain de Toulouse et Midi-Pyrénées, 76 allée Charles-de-Fitte, Toulouse, tél. 05 62 48 58 00, tlj sauf lundi 12h-20h
- L’ŒUVRE COLLECTIVE, jusqu’au 15 octobre, Cimaise & Portique - Centre départemental d’art contemporain, Moulins Albigeois, 41 rue Porta, Albi, tél. 05 63 47 14 23, tlj sauf mardi 13h-19h

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°111 du 22 septembre 2000, avec le titre suivant : L’art contemporain à l’heure du collectivisme

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