Dimanche 17 novembre 2019

Chronique

L’art comme on le parle

Par Alain Cueff · Le Journal des Arts

Le 27 février 1998 - 647 mots

L’histoire va très vite. Si vite que, parfois, on ne la distingue plus très bien du journalisme, ni, par un malheureux enchaînement de cause à effet, le journalisme du babil.

Il y a quelques années, on ne s’étonnait que par réflexe de voir les “années quatre-vingt” mises en boîte dans de gros livres définitifs démontrant qui et comment nous avions été, nécessairement traîtres aux idéaux de la décennie précédente, ce qui avait été bien fait et ce qu’il faudrait refaire. Pluridisciplinaire, l’examen était généralement sérieux, empruntant volontiers aux sciences humaines et tout particulièrement à la sociologie, dont il savait tirer un parti judicieux. Les repères étaient fixés pour longtemps et il ne s’agissait ni d’en douter ni d’en rire. Impossible d’ailleurs : ces leçons magistrales – et littérales – prenaient soin de bannir le moindre soupçon de second degré.

La présente décade s’achèvera bientôt, à moins qu’elle ne soit déjà terminée, à moins que nous ne regrettions qu’elle ait commencé. Et, par l’extraordinaire avance sur le temps que toutes sortes de thanatophiles se flattent de pouvoir prendre, nous en sommes déjà au bilan, destination exclusive de nos faits et gestes. “À quoi rêvent les années 90 ?”, par exemple, est certainement une bonne question et un séduisant titre d’exposition. A priori positive, elle ne peut effaroucher personne ; trahissant pourtant une légère inquiétude, elle satisfait aux exigences d’une histoire au jour le jour. Il faut la spécifier, par exemple, comme suit : “Si ces dernières années ont été marquées par Hélène et les Garçons, la compétitivité et le chômage, la mondialisation et la guerre du Golfe, le sida et la précarité, la communication et les crispations identitaires, les raves et les cellules monoparentales […] ou encore les mises en examen et les grèves de décembre, autour de quel imaginaire se construisent les années 90 ?”

Il n’est pas certain que tout le monde comprendra que ce n’est pas là une plaisanterie de carabin, tournant en dérision quelques clichés dont la fortune n’est plus à démontrer. Il est même probable qu’un pareil morceau de bravoure suscitera autant d’incrédulité que si l’on apprenait par voie postale que “les actions-performances et les initiations au tricotin [d’Olga Boldyreff] sont une relecture de l’art corporel des années 70 et un regard vers André Cadéré, artiste prématurément disparu”. Comment garantir que la caricature n’a aucune part dans de telles descriptions et persuader au contraire le lecteur que la coupable tolérance dont bénéficiait le second degré appartient irrémédiablement au passé ? Les promoteurs de l’exposition d’Olga Boldyreff à Nantes (du 24 mars au 30 avril) n’ont pas voulu ou ne sont pas parvenus à dissiper le doute. Nous ne saurons jamais si “le divorce impossible de l’œuvre et du mur” est une tragédie ou une farce.

Selon toute apparence dignes héritiers des années quatre-vingt, Jean-Charles Massera et les responsables du Centre d’art moderne de Montreuil ont choisi, eux, d’être graduellement plus explicites en poursuivant leur leçon de choses. “Comment, demandent-ils, penser d’autres modes d’inscription symbolique, d’autres formes de représentation ? […] Comment et où se projeter ? Comment faire avec ?” L’esprit de sérieux confirme sa très encourageante emprise. D’ail­leurs, cette exposition (en trois volets, jusqu’au 30 mars) est l’occasion de “découvrir un ensemble d’interrogations […] qui sont travaillées par certaines mutations de la société contemporaine”. Le moyen d’affronter pareil destin ? Même si l’ambition peut, aux esprits étroits, sembler démesurée, en revisitant avec détermination “les lieux qui génèrent et structurent nos comportements (la chambre, l’école, l’espace public, le centre commercial, l’entreprise…)” –, quand le langage est plongé avec une telle rigueur dans l’exclusive mais inconsciente dimension de l’univocité, le pire est à craindre. En tous temps et en tous lieux, l’humour involontaire n’est que le témoignage de la bêtise ; en l’occurrence, il trahit surtout une troublante identification à l’idéologie publicitaire et une insondable crédulité dont on n’ose imaginer la possible valeur d’usage.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°55 du 27 février 1998, avec le titre suivant : L’art comme on le parle

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