Chronique

L’art comme on le parle

Par Alain Cueff · Le Journal des Arts

Le 6 août 2008

Les critiques les plus virulentes dont l’art contemporain a été l’objet ces dernières années souffraient de plusieurs défauts qui les ont rejetées dans le néant oublieux de l’actualité.

Elles n’avaient pour la plupart ni grâce ni style, défaut d’autant plus impardonnable qu’elles se croyaient radicales et définitives quand elles n’étaient que symptomatiques. Elles se pensaient supérieures alors qu’elles n’épousaient en réalité que les aspects les plus médiocres de cela même qu’elles attaquaient. Mais surtout, en dépit de tentatives répétées avec plus ou moins d’emphase, elles échouaient à produire autre chose que des querelles de spécialistes : les mêmes œuvres, les mêmes noms, supposés représenter une totalité, étaient inlassablement produits devant un tribunal dérisoire, relayant fâcheusement le fétichisme qui finit par triompher toujours dans des médias normalisés. Mais l’échec désormais acquis de ces vindictes polémiques ne saurait signifier la fin de toute critique, et il serait sans doute habile que les premiers concernés (les artistes et ceux qui prétendent les défendre) s’en chargent avant que la rancœur ne reprenne ses droits. Pieux, pareil vœu prêtera à sourire.

Pour ses détracteurs, l’art contemporain était ainsi une globalité, mais une globalité séparée. Loin d’une telle perspective académique, qui préservait finalement un certain degré de consensus, Philippe Muray le fait figurer de temps à autre – dans ses Exorcismes spirituels, parus l’an passé, et dans le récent Après l’Histoire (tous aux éditions Les Belles Lettres) – comme l’un des innombrables symptômes de la déliquescente société d’aujourd’hui. Ambitionnant de prendre le relais de Guy Debord, Muray nomme l’époque “hyperfestive”, notion qui se substituerait à celle de la société du spectacle. Il reprend inlassablement la description corrosive de “Homo Festivus” avec une énergie parfois bizarre. “Un spectre, écrit-il, hante la société actuelle : celui d’une critique à laquelle elle n’aurait pas pensé. Dans le but de se protéger de cette menace, elle ne cesse de sécréter ses propres contestataires et les pousse en avant : objecteurs de substitution [...] séditieux de synthèse, agitateurs honoraires, émeutiers postiches [...] leveurs de tabous institutionnels, insurgés du juste milieu...” On imagine bien que, aux yeux de Muray, qui avoue avoir jeté les pinceaux en découvrant l’inanité de toute tentative picturale, l’art grossit les rangs de cette armée “d’ersatz de subversifs” et joue un rôle, modeste mais constant, dans la tragédie contemporaine. Rôle signalé, cependant, puisque l’auteur y observe que, vraisemblablement pour la première fois, “la transgression est le moyen essentiel de la domination”.

De l’audace théorique du dépassement de l’art, il ne reste plus que de pauvres effets, marchandés au jour le jour dans un climat de fête généralisée, effets finalement similaires à ceux de toutes les Techno, Gay et Roller-Prides qui massivement dissolvent l’humain, ou ce qui en reste, c’est-à-dire à peine un souvenir. “Tout le monde doit être artiste. Tout le monde doit être tout le monde.” L’art est devenu une forme de glisse comme une autre, qui autorise tous les retournements, dont la grossièreté n’empêche jamais l’efficacité, au contraire... Pour Muray, que l’on se gardera de ranger dans la trop simple catégorie des misanthropes, l’apocalypse a déjà eu lieu : oubliée la négativité des origines de la modernité, la parodie se donne libre cours et ne peut que se dissimuler derrière une langue morte, celle “de la ratification et de l’acquiescement ; celle des esclaves enchaînés et satisfaits de l’être”.

Quoi que Philippe Muray en dise, ce cauchemar a un air de déjà-vu, et non seulement le lecteur, s’il n’est pas l’un de ces morts que l’on a oublié d’enterrer, comme disait Balzac, se trouvera d’accord avec ses thèses, mais encore lui donnera-t-il systématiquement raison. Et, par un paradoxe qui n’est guère surprenant, son point de vue souffre de cette excellence : aussi vraie que son objet, la description dévalue les détails, finit par colmater la moindre brèche et efface alors toute dialectique. Artiste ou roller, esclave ou trépassé, Homo Festivus reste imperturbable et impénétrable, pliant comme un roseau sous le torrent des imprécations.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°78 du 5 mars 1999, avec le titre suivant : L’art comme on le parle

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