Mardi 11 décembre 2018

Canada

L’Art Bank saute

17 000 œuvres d’art contemporain bientôt à vendre

Le Journal des Arts

Le 1 juin 1995 - 625 mots

L’un des programmes artistiques les plus novateurs du Canada succombe aux restrictions budgétaires : l’Art Bank, qui possède la plus grande collection d’art contemporain canadien, forte de 17 000 pièces, est condamnée à disparaître au cours des années à venir.

OTTAWA - Le Canada Council, l’organe fédéral chargé de subventionner les arts plastiques, a décidé de démanteler sa "banque d’art" (Art Bank). L’opération devrait s’étaler sur plusieurs années. L’Art Bank, initiative pionnière de 1973, suivie avec attention dans le monde entier, était un fonds chargé d’acquérir des œuvres d’artistes canadiens et de les louer, pour des expositions publiques temporaires, à des agences et des administrations fédérales. Ce processus permettait aux artistes de s’introduire sur le marché et de toucher un public qui, sans cela, aurait eu difficilement accès à leurs œuvres.

La banque a ainsi acquis plus de 17 000 œuvres au cours de ses vingt-trois années d’existence, grâce à un budget annuel moyen d’un million de dollars canadiens (3,6 millions de francs). La décision de mettre fin à ses activités a été une surprise totale pour William Kirby, qui a dirigé l’institution pendant quatorze ans et vient d’être licencié, tout comme la moitié de l’équipe dirigeante.

La décision du Canada Council est bien sûr liée à des coupes budgétaires drastiques, mais elle est aussi le signe d’une orientation nouvelle visant à abandonner les programmes pluriannuels au profit de subventions ponctuelles. Comme l’explique Moira Johnson, chargée de la communication au Canada Council : "Les subventions directement versées aux artistes sont un meilleur usage des deniers publics". Il reste que les artistes en général vont pâtir de la suppression de l’Art Bank : "Pour eux, l’Art Bank représentait souvent leur première vente, en même temps qu’une reconnaissance par la communauté artistique", commente Susan Hobbes, dont la galerie de Toronto est spécialisée dans les œuvres d’artistes canadiens.

Les marchands d’art souffriront également de cette décision : pour la seule année 1994, la banque leur avait acheté pour 750 000 dollars canadiens (environ 3 millions de francs) d’œuvres d’art, soit plus qu’aucun musée du pays. Ils redoutent aujourd’hui une absence de perspectives sur un marché intérieur timide et mal orienté.

Des acquisitions de qualité inégale
Que faire des œuvres détenues par l’Art Bank ? La dispersion immédiate, ne serait-ce que de la moitié de ses 17 000 pièces, serait sans nul doute un véritable désastre. "Aucun plan de vente d’urgence n’est prévu", assure Moira Johnson. Les artistes ont le droit de racheter leurs œuvres au prix d’achat initial, augmenté de 30 % de droits administratifs, mais peu d’entre eux pourront se le permettre. Les œuvres d’artistes décédés peuvent être achetées au prix du marché. Dans l’immédiat, la suppression de l’Art Bank n’entraînera aucune retombée financière : les œuvres stockées ont besoin d’entretien et de soins, et ces impératifs consomment l’essentiel du budget disponible.

Nombreux sont ceux qui déplorent la disparition d’un programme couronné de succès. L’Art Bank protégeait les artistes canadiens des appétits du marché américain, et mettait à la disposition du public national l’art vivant de son propre pays. En vingt-trois ans et grâce à ce système original, 85 % des œuvres ont été louées au moins une fois par les diverses administrations fédérales pour être présentées au public. "À certains moments, affirme William Kirby, 50 à 60 % du patrimoine de la banque était exposé. Si l’on considère que la plupart des musées ne présentent qu’entre 5 et 8 % de leurs collections, notre pourcentage était plus que remarquable".

Des critiques soulignent que la qualité des acquisitions était inégale – ce qui explique qu’un grand nombre d’œuvres soit rarement sorti des réserves – et qu’il sera très difficile de les vendre, voire même de les donner. "L’ensemble vaut plus que la somme de ses parties", plaide Kirby.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°15 du 1 juin 1995, avec le titre suivant : L’Art Bank saute

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