Vendredi 14 décembre 2018

Lara Almarcegui, l’idéalisme en déconstruction

Par Bénédicte Ramade · L'ŒIL

Le 1 juillet 2004 - 922 mots

Centres d’art ou bâtiments publics, les lieux qui reçoivent la jeune artiste espagnole prennent un sacré risque et s’exposent à des dommages collatéraux non négligeables.

Lara Almarcegui, frêle lutin blond au sourire désarmant, balaie dans un corps à corps parfois brutal, l’immunité artistique du white cube. Sa performance physique s’exerce avec malice sur une architecture toujours banale, générique ou industrielle, sans assumer d’enjeux esthétiques particuliers. Ont déjà subi les « outrages » de mademoiselle Almarcegui, une gare désaffectée, un marché de gros, une halle d’exposition, un centre d’art, des jardins ouvriers, des terrains vagues, mis sur la sellette avec beaucoup de modestie et de poésie. Grâce à elle, une gare près de Saragosse s’est retrouvée transformée pendant une semaine en hôtel gratuit. Finalement, au moment de sa clôture, les habitants du village préfèrent la conserver comme centre de rencontre. Avec cette logique tout éphémère qui rappelle les actions de Mierle Laderman Ukeles dans l’espace public des années 1970 – nettoyer le trottoir, se substituer au personnel d’entretien d’un musée et prendre au piège ses conservateurs par exemple –, Lara Almarcegui a dressé le plan des terrains vagues d’Amsterdam. Ces portions de terrains qui échappent aux lois économiques, entre-deux chargé de négativité pour les commissaires aux Plans, sont pour la jeune femme bénéfiques parce que catalyseurs de liberté. Sans chercher à véhiculer un discours ostensiblement écologique, politique ou militant, la quête radicale de Lara Almarcegui questionne utilement les esprits. Puissamment évocateur, son art sort l’espace quotidien du spectateur de l’indifférence pour lui conférer une nouvelle valeur. Plutôt que de constater, de condamner, d’enterrer sous un jugement définitif la simple désignation d’une faillite urbanistique, la déconstruction architecturale qu’elle a entreprise depuis 1995 s’avère prolifique et contagieuse. Elle s’est fait une spécialité de désosser virtuellement le construit. Cet hiver, le bâtiment très simple du Frac Bourgogne, s’est retrouvé « les tripes à l’air » et cela, sans un coup de masse ou de tronçonneuse digne d’un Gordon Matta-Clark. À la manière d’un cuisinier à qui l’on aurait demandé de composer une recette à partir d’un gâteau existant, Lara Almarcegui a accumulé dans la salle d’exposition vingt-neuf tonnes de pierres, vingt-quatre tonnes de parpaing, quinze de sable et autant de gravier, au total onze matériaux nécessaires au duplicata de cet espace. Le bâtiment fait œuvre n’est pas la seule correspondance avec le maître américain de la déconstruction. Il avait recensé et même acheté des bouts de trottoirs, des filets de béton entre deux maisons, des absences du cadastre sans valeur aucune sinon artistique. La tentation est donc forte de rapprocher ces deux artistes.
D’ailleurs, la jeune femme s’est investie dans l’élaboration d’un jardin ouvrier, dernier espace de liberté de construction échappant au contrôle des architectes et des urbanistes. Elle a construit sa cabane, fait pousser ses légumes, ouvert une buvette, pour finir par repeindre les autres cabanons un peu trop négligés. Les jardiniers du dimanche ont suivi et arrangé leur cahute, fait des petites réunions. Finalement, sans prétexte sociopolitique, sans emphase naïve, simplement efficace, la bouture a pris comme en témoigne le diaporama que l’artiste a tiré de cette histoire. On pense au restaurant Food de l’artiste américain, un véritable don à la communauté artistique de Soho ; un activisme sain qu’on retrouve intact dans l’engagement de l’Espagnole. Éphémère, fédérateur, performatif, radical, rude, transitoire, déconstructeur, critique, l’art de Lara Almarcegui recèle bien les qualités de son aîné Matta-Clark, mais elle a su intelligemment faire fructifier cet héritage. Bien sûr, comme lui, on propose à l’artiste de travailler sur des bâtiments sans qualité et/ou destinés à être détruits mais elle s’en sert moins pour dénoncer le déterminisme architectural et l’aliénation subséquente que pour révéler, à la manière de la dendrochronologie, l’histoire et la vie d’une construction. Espiègle, elle regarde maintenant sous les jupes des bâtiments pour ses projets les plus ambitieux et les plus récents. Pour Removing the floor, l’hiver 2003 à Barcelone et au printemps dernier à Amsterdam, elle s’est attaquée à un rectangle de sol du lieu de l’exposition, l’a soulevé, l’a évidé pour assouvir sa curiosité et découvrir ce qui soutenait l’institution sous l’œil documentaire d’un appareil photo. Il est moins question ici de défi que de mise à nu de la vérité du lieu. Plutôt que de faire vaciller l’institution et le pouvoir démesuré des architectes à coups violents, la jeune femme, comme un archéologue, ausculte l’épaisseur et la composition de nos murs. Lara Almarcegui sait rendre une parcelle de bitume plus expressive qu’une succession de strates à vif. Aux démonstrations, elle préfère la suggestion. L’indexation supplante la duplication d’un lieu. Les plans et les titres toujours documentaires de ses œuvres esquivent les figures de styles, dans une logique constante d’effacement de soi. Anti-héros par excellence, elle adopte la posture du détective comme au Frac Lorraine de Metz inauguré en mai dernier dont elle a, avec attention, suivi le chantier, pistant les divers gravats jusque dans leur dernière demeure, pour découvrir que certains avaient été recyclés et servaient à construire de nouvelles structures précaires. Lara Almarcegui n’est pas timide mais l’emphase ne réussirait pas à ses actions, elle limiterait leur portée. Elle a fait de la curiosité un bien joli défaut, de la pugnacité, une indéniable qualité et il serait dommage de s’en priver. Évidemment, son intervention bourguignonne reste imprévisible car inviter cette jeune artiste espagnole conduit presque toujours à risquer le glissement de terrain des plus improbables, des plus dérangeants. Forcément.

« Lara Almarcegui », DIJON (21), Frac Bourgogne, 49 rue de Longvic, tél. 03 80 67 18 18, www.frac-bourgogne.org, 26 juin-21 août.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°560 du 1 juillet 2004, avec le titre suivant : Lara Almarcegui, l’idéalisme en déconstruction

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