Vendredi 23 février 2018

L’actualité vue par Yves Michaud

Professeur de philosophie et critique d'art

Le Journal des Arts

Le 28 novembre 2008

Ancien directeur de l’École nationale supérieure des beaux-arts, Yves Michaud est aujourd’hui professeur de philosophie à l’Université de Paris-I et critique d’art. Il commente l’actualité.

Quelle est votre réaction à l’interdiction de l’exposition de l’Atelier van Lieshout à Rabastens ?
Cela témoigne en tout cas de la très difficile lisibilité de l’art contemporain. Est-ce que l’exposition aborde critiquement des thèmes socialement sensibles, ou les manipule-t-elle au premier degré à travers des messages politiquement choquants ? Les gens ne peuvent pas le dire. Cette censure repose sur l’incompréhension, ce qui ramène aux questions soulevées par Nathalie Heinich dans ses récents ouvrages. Ou bien l’art contemporain est trop hermétique, ou bien il y a un déficit de médiation, et peut-être les deux. Ceux qui réclament l’interdiction de ces manifestations en fait ne les comprennent pas. Mais de la part des organisateurs, il y a un déficit de communication : comme si tout devait parler de lui-même. Cela ramène à deux problèmes caractéristiquement français. Le premier est l’absence d’une culture visuelle contemporaine et tient aux déficiences de l’apprentissage scolaire, même si l’on commence à percevoir un léger progrès chez les jeunes grâce à l’enseignement reçu en classes d’arts plastiques. Jusqu’à aujourd’hui, la culture visuelle des Français s’arrête aux monuments aux morts de la Guerre de 14 et aux statues de la République de la fin du XIXe siècle. Il n’est pas étonnant qu’ils soient choqués face aux œuvres contemporaines et qu’ils fétichisent un art du passé qu’ils ne comprennent d’ailleurs pas plus que celui d’aujourd’hui. Le second problème est l’arrogance des hommes d’appareil de la Culture : ils considèrent que les explications sont superflues. Si c’est d’avant-garde, cela doit choquer....

Quelles expositions récentes ont attiré votre attention ?
Plutôt que de parler des grandes expositions qui sont des spectacles pour ainsi dire classiques, je préfère évoquer la floraison d’expositions organisées par des groupes de jeunes artistes dans leurs ateliers, à Montreuil, à Saint Denis, à Paris même, ou autour de petits centres d’art contemporain, comme celui de Rueil Malmaison animé par Nicolas Michelin et Pierre-Jean Suger. Ces jeunes artistes, entre 25 et 30 ans, travaillent toutes sortes de média, avec parfois des préoccupations d’inscription sociale. Je suis aussi intéressé par les expositions que monte un jeune critique comme Frank Lamy dans des lieux temporaires, ou encore Le Journal des expositions de Camille Saint Jacques. Tout ceci témoigne d’une nouvelle vitalité et d’un souci chez les jeunes artistes de prendre en main leur propre activité. On a déjà observé ce phénomène à l’étranger, en relation, en général, avec la reconversion des friches industrielles. En région parisienne, l’action institutionnelle est largement défaillante mais, finalement, c’est une bonne chose. La vie associative, particulièrement dynamique actuellement en France, prend le relais, et cela me semble complémentaire des institutions et du circuit commercial. Il y a encore la galerie du Haut Pavé, à caractère associatif aussi, qui s’attache, avec Antoine Perrot, à découvrir de jeunes artistes.

En France, le Conseil des impôts vient de recommander d’incorporer les œuvres d’art dans l’assiette de l’Impôt de solidarité sur la fortune (ISF). Qu’en pensez-vous ?
Ma position depuis 1981 n’a pas varié d’un iota. Si j’adopte le point de vue pur et dur des économistes classiques, les œuvres d’art sont un capital gelé, soustrait au circuit économique, qui devrait donc être imposé, et probablement plus que toute autre chose. Mais cette taxation impliquerait une inquisition fiscale délirante, avec des risques considérables pour la vie privée. Comme cet impôt serait propre à la France, du jour au lendemain l’essentiel du marché de l’art et des collections se déplacerait à l’étranger. J’y suis donc résolument hostile. De toute façon, l’ISF est un impôt démagogique. Au lieu de poser les vraies questions fiscales, on pose celle, symbolique, de l’alourdissement de cet impôt. Cela relève encore de la comédie française. Si l’on souhaite qu’il y ait des artistes, des musées, de la création et des collectionneurs, il ne faut pas taxer. De délirants fantasmes sur la nature du collectionneur, de l’œuvre d’art et de l’impôt sont à l’origine du retour périodique de cette question. Je ne vois qu’une explication : les partisans de la taxation souhaitent voir l’argent investi en bourse plutôt que dans l’art. Le socialisme serait-il la ruse suprême du capitalisme ?

Les donations aux musées américains se multiplient. Comment favoriser en France cette méthode d’enrichissement des collections publiques ?
Il y a deux manières d’enrichir un patrimoine culturel. Soit l’État est l’opérateur principal – c’est le choix français –, soit on fait confiance aux donations et aux prélèvements au moment des successions. La première solution, qui relève d’une philosophie étatiste et bureaucratique ou d’une conception princière et monarchique, est inadaptée à la démocratie dans laquelle nous vivons. La seconde favorise les engagements privés, accueille les œuvres a posteriori et laisse le temps juger. En achetant à tour de bras, les musées finissent par ressembler à des bazars. C’est la galerie d’objets trouvés de Boltanski.
La situation française est totalement aberrante : l’État prélève des impôts pour acheter du patrimoine à la place des particuliers. L’idée de constituer un patrimoine d’art contemporain est parfaitement imbécile. Prenez le legs de la collection Delubac à Lyon. Autant laisser à Mme Delubac et à ses riches maris le soin d’acheter des œuvres et éventuellement de les donner à un musée, ou de les céder pour acquitter les droits de succession, que de s’évertuer avec des sommes ridicules à collectionner dans le présent. Ce qui a été acheté en art du XXe siècle au Musée de Lyon est très pauvre. Les moyens n’y étaient pas, et les conservateurs n’avaient pas d’intérêt pour ça. Heureusement, il y a eu Jacqueline Delubac !

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°64 du 8 juillet 1998, avec le titre suivant : L’actualité vue par Yves Michaud

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