Vendredi 14 décembre 2018

L’actualité vue par Pierre Simon, ancien Grand maître de la Grande loge de France

Le Journal des Arts

Le 16 mai 1997 - 940 mots

Alors que s’ouvre à Tours une importante exposition consacrée à la franc-maçonnerie, Pierre Simon prépare un livre sur le sujet qui paraîtra à la rentrée dans la collection \"Dominos\" chez Flammarion. Gynécologue-accoucheur, auteur d’un rapport qui porte son nom sur \"le comportement sexuel des Français\", ancien conseiller technique au ministère de la Santé, ancien Grand maître de la Grande loge de France et collectionneur d’art contemporain et de poteries précolombiennes obstétricales, Pierre Simon commente l’actualité.

Votre réaction après l’agression dont Philippe Douste-Blazy a été victime ?
Pour un maçon, toute agression physique est condamnable, quelles que soient les opinions de l’agressé. Cela va de soi, c’est inscrit dans nos textes.

Comment jugez-vous son action ?
Bien que je n’ai pas qualité à juger de son travail en matière de culture, je dois dire qu’il ne me paraît pas spécialement versé dans les arts, et en particulier dans les arts contemporains. Comme c’est un homme bien éduqué, il doit gérer son ministère avec une sagesse bourgeoise, mais il n’a pas la qualité d’un Malraux ou d’un Michel Guy, ce n’est pas un ministre avant-gardiste. J’ai bien connu Jack Lang, puisque nous appartenions tous les deux au Siècle. Il m’a semblé avoir davantage d’idées, mais je ne sais pas ce qu’il a donné comme gestionnaire. Cela dit, on n’attend pas d’un ministre de la Culture qu’il gère, mais qu’il propulse la culture naissante.

Que vous inspire l’élection de Tony Blair ?
Elle a été saluée par tout le monde, sans que personne n’y trouve à redire. Ce qui prouve qu’on peut proposer une politique thatchérienne avec une étiquette de gauche. Le problème est de savoir maintenant si, entre la façade offerte pour les élections et la pragmatique, on va suivre le principe.

En France, la culture est peu présente dans la campagne électorale…
Je n’ai même entendu personne en parler. C’est bien loin des préoccupations de ceux qui briguent les suffrages. Ils estiment que la priorité va ailleurs, mais j’estime personnellement qu’une priorité qui n’a pas une teinture culturelle est une mauvaise priorité. Ce n’est pas tout de réclamer du travail pour chacun et de lutter contre le chômage – ce qui me parait effectivement une nécessité absolue –, mais dans quel climat ? Ce qui fait finalement la teinture d’une nation, c’est le fait culturel dans lequel elle baigne. On parle beaucoup de pollution ces temps-ci, mais une culture se pollue aussi bien qu’un poumon.

À votre avis, quel sera le visage de la politique culturelle de demain ?
L’effort culturel est trop modeste en France. Avec Jacques Rigaud, je pense que la fonction du privé est plus incitatrice que la gloire qui germe dans les ministères. Comme la tendance en France, comme dans toute l’Europe, est à la privatisation, il serait bon que les entreprises privatisées puissent étendre leur soutien à l’effort artistique, au bénéfice d’une défiscalisation bien sûr. Contrairement aux États-Unis, vous ne voyez pratiquement jamais d’œuvres exposées dans les locaux des grandes entreprises. Il faut donc être incitatif, offrir une contrepartie aux entreprises. C’est du donnant-donnant. Bercy doit trouver une formule pour que des fonds reviennent obligatoirement aux artistes. Et étudier toutes les modalités d’attribution, car entre le génie et le copinage, il y a une marge.

Certains évoquent la disparition du ministère de la Culture.
Ce serait un enterrement sinistre. En réduisant le nombre des ministères, la Culture deviendrait l’appendicule de je ne sais quoi !

Êtes-vous d’accord avec le projet de loi de réforme des ventes publiques, qui propose de cofinancer l’indemnisation des commissaires-priseurs en faisant appel au contribuable ?
Je trouve ça impensable. Je ne vois pas pourquoi, sous prétexte que leur papa leur a acheté une charge, moi, pauvre imbécile de retraité, je serais obligé de les indemniser. Lorsque j’ai quitté ma profession, j’ai au contraire été taxé lourdement. Je connais bon nombre de commissaires-priseurs et je ne me vois pas leur donner de l’argent alors qu’ils s’en sont déjà largement mis dans les poches, autant que je sache !

Comment interprétez-vous l’intervention présidentielle à propos du clonage ?
La décision de Jacques Chirac, comme celle de Bill Clinton, est normale mais inopérante. Rien ne sert de lever las bras au ciel en s’écriant : "Mon dieu, ne clonons pas !" Il va de soi que les travaux sur le clonage ne seront pas interrompus parce qu’un moratoire aura été signé. L’usage a montré que les moratoires ne sont jamais suivis. La recherche est un mouvement de l’esprit qu’on ne peut arrêter. Et puis, il y a la morale dont on procède. Il est indiqué partout qu’on ne peut pas supprimer la vie, mais il n’est dit nulle part qu’on ne peut pas la multiplier. Cela exprimé, il y a une diversité du fait des mécanismes de la conception à laquelle le clonage met fin. C’est là que réside le drame. Si on arrivait, mais on n’y arrivera pas, à interrompre les travaux sur le clonage, c’est au nom de la singularité perdue, et par conséquent de la chute de l’Homme.

Qu’attendez-vous de l’exposition à Tours sur la franc-maçonnerie ?
Dans la mesure où les gens la visiteront, ils verront qu’on est sorti de l’imagerie d’Épinal, que le siège du Vénérable n’a pas un trou pour qu’il puisse y mettre sa queue luciférienne ! Ce qui est important, c’est de montrer qu’il y a toujours un lien, qu’il n’y a pas de position qui ne se rattache à un ensemble philosophique. La maçonnerie n’est pas simplement un point de vue ; lorsque vous êtes initié, vous rentrez dans une seconde vie, on vous "crée" franc-maçon. Tout ce que vous découvrez dans votre loge vous permet d’être plus juste dans vos appréciations.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°38 du 16 mai 1997, avec le titre suivant : L’actualité vue par Pierre Simon, ancien Grand maître de la Grande loge de France

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