L’actualité vue par Pierre Belfond

Galeriste et ancien éditeur

Par Emmanuel Fessy · Le Journal des Arts

Le 13 janvier 2009

Collectionneur d’art moderne et de dessins d’écrivains, Pierre Belfond a encore rapproché ses activités professionnelles de ses passions en ouvrant « La Galerie », rue Guénégaud à Paris, en octobre 1991, après une réussite remarquée dans l’édition. Il avait créé en 1963 sa propre maison, qui a publié poésie, grands auteurs étrangers, best-sellers et livres d’art. Avec l’exposition des portraits d’artistes de Pierre Espagne (jusqu’au 11 avril), La Galerie prend un tournant, puisqu’elle va se consacrer davantage à la photographie. Pierre Belfond commente l’actualité.

Le Salon du livre se tient à la fin du mois. Comment l’ancien éditeur juge-t-il les difficultés de l’édition d’art ?
J’ai moi-même participé à l’inflation du livre d’art. J’ai publié le 25e ouvrage sur Manet, le 200e sur Van Gogh… Quelles qu’aient été leurs qualités, ils étaient en fait inutiles. Les neuf dixièmes des livres d’art sont inutiles. Ils devraient avoir un sujet pointu. Ainsi, il n’y a actuellement aucun livre disponible sur Bellmer, alors que c’est l’un des plus grands artistes du XXe siècle. Il vaudrait mieux éditer un Bellmer – il y aurait un public – au lieu du 150e Manet-Monet, à cause de la locomotive d’Orsay. La crise s’explique aussi parce que l’image l’a emporté sur le texte. Il est très difficile d’écrire sur l’art sans être pédant ou obscur. Les textes sont trop souvent hermétiques et découragent le lecteur. Par ailleurs, un livre d’art ne doit pas être forcément cher. Je viens d’acheter pour 55 francs la réédition passionnante des entretiens de Kahnweiler et Crémieux. On pourrait en faire un sublime livre illustré à 500 francs, mais il resterait sur la table du salon…

Quelle exposition recommandez-vous ?
“Visions du Nord” au Musée d’art moderne de la Ville de Paris. Un peintre écrase tous les autres : Strindberg. Immense dramaturge et peintre, il est très supérieur à un Munch bien répétitif. En regardant les autoportraits de Schjerfbeck, j’ai également repensé à une autre exposition de ce musée, celle consacrée à Schoenberg dont les autoportraits m’avaient fasciné. Strindberg et Schoenberg sont deux artistes à “double casquette”, deux cas. Je me demande si l’on n’est pas gêné de voir quelqu’un jouer si bien de la main droite et de la main gauche. Il est plus facile, finalement, de célébrer Munch. En revanche, ces “Visions du Nord” pêchent par le fouillis du premier étage. Si l’on veut dégoûter les gens de l’art contemporain, il n’y a pas mieux, sauf bien sûr si c’est de l’humour.

Que pensez-vous des nouveaux thèmes annoncés par Catherine Trautmann pour les célébrations de l’an 2000 ?
Je dois avouer que cela ne m’intéresse vraiment pas du tout. Je n’y vois aucun intérêt.

Le 20 mars, Drouot met en vente la Lettre du voyant de Rimbaud.
Ce n’est ni l’événement de la quinzaine, du mois, même pas de l’année, c’est l’événement de cette fin de siècle. Une vente extraordinaire. L’État doit, selon moi, préempter la Lettre du voyant, d’autant plus qu’elle est accompagnée de dessins. Ceux de Rimbaud sont extrêmement rares. Il est évident qu’on ne peut pas laisser une université américaine acquérir un tel manuscrit. Il me paraît beaucoup plus important qu’il reste en France, plutôt qu’un tableau de Van Gogh. Il n’y a qu’une Lettre du voyant alors qu’il y a des centaines de Van Gogh, et cela ne me dérange pas d’aller les voir à Amsterdam ou New York.

Êtes-vous favorable à un achat par l’État ou simplement à un refus de sortie du territoire ?
Interdire la libre circulation serait faire du nationalisme restreint. Elle doit devenir propriété de l’État. Il faut que les chercheurs puissent y avoir accès. Mais si l’État n’en veut pas, alors qu’un collectionneur, quelle que soit sa nationalité, l’achète.

Sotheby’s vient d’inaugurer ses nouveaux locaux parisiens. Que pensez-vous de l’ouverture du marché de l’art aux sociétés étrangères ?
Je voudrais que l’on profite de cette ouverture pour introduire beaucoup plus de transparence dans les ventes. Je suis choqué que le prix de réserve fixé par l’acheteur soit tenu secret et par le “cinéma” que cela entraîne dans les vacations, où l’on voit des commissaires-priseurs “bourrer” dans le vide. Je souhaite que le prix de réserve soit clairement indiqué dans les catalogues. S’il n’y a pas de “PR”, cela voudra dire que l’objet sera adjugé quoi qu’il arrive. Il faudrait aussi que les enchères débutent à “PR 1”. Pourquoi faire un tel cinéma ? C’est du temps perdu et c’est malhonnête ! Il faudrait également que cesse le flou sur les objets ravalés, et que soit donc clairement annoncé si une œuvre est vendue ou non.

Un mot sur les affaires qui frappent certains commissaires-priseurs.
Je suis surpris par le manque de solidarité des commissaires-priseurs vis-à-vis de l’un de leurs plus célèbres confrères, Guy Loudmer, qui est, comme toute personne mise en examen, présumé innocent. Jamais, dans l’édition on ne verrait une chose pareille ! Nous avons tous à tour de rôle été inculpés, pour des motifs politiques, fiscaux, pour diffamation ou atteinte à la vie privée… Un éditeur qui n’a pas été mis en examen n’est pas un professionnel ! Chaque fois, il y avait une levée de boucliers dans la profession, il y avait une merveilleuse solidarité. Je m’étonne de voir que les commissaires-priseurs sont si peu confraternels.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°56 du 13 mars 1998, avec le titre suivant : L’actualité vue par Pierre Belfond

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