Mercredi 24 octobre 2018

L’actualité vue par Jean Digne

Directeur de l’Association française d’action artistique (AFAA)

Par Le Journal des Arts · Le Journal des Arts

Le 5 décembre 1997 - 842 mots

Depuis 1990, Jean Digne est directeur de l’AFAA (Association française d’action artistique, ministère des Affaires étrangères), chargée “d’exporter”? la culture française et d’accueillir les créateurs étrangers. Auparavant, il a été pendant six ans attaché culturel pour le sud de l’Italie et directeur de l’Institut français de Naples, après avoir été chargé de mission pour la décentralisation au ministère de la Culture et expert de l’Unesco pour la politique culturelle africaine. Ce Marseillais a également dirigé l’Office culturel de la région Paca (Provence-Côte d’Azur) entre 1978 et 1982. Il commente l’actualité.

Du 20 au 24 novembre, se tenait à Paris le premier salon consacré exclusivement à la photographie, “Paris Photo”. Vos impressions ?
Cette foire a dépassé l’échelle d’un rendez-vous Fiac ou d’une manifestation classique, où l’on rencontre des galeries qui présentent des artistes. Là, il y avait une dimension supplémentaire : la variété de l’offre photographique. Il y avait autant d’écoles que de lieux ; la manifestation avait un propos beaucoup plus ouvert, allant des agences de photojournalisme aux plasticiens, des Européens aux Américains. J’ai eu l’impression également que les galeristes étaient réellement présents, qu’ils défendaient plus leurs artistes que leur commerce. Pour une fois les artistes passaient avant le commerce, et cela a été – semble-t-il – bon pour les affaires.

Vous avez vu à Londres l’exposition “Sensation !”, la collection Saatchi présentée à la Royal Academy.
Il est d’abord très intéressant que le bâtiment n’ait pas été construit pour exposer l’art contemporain. Il est un peu lassant aujourd’hui de ne fréquenter que des lieux spécialement aménagés pour l’art actuel, aux cimaises parfaitement conçues. Là, le visiteur est dans un espace qui a une histoire. Il peut constater que les fantasmes sur la mort, sur le corps qui ont nourri la peinture britannique du XIXe siècle sont repris aujourd’hui. L’Italie offre également de telles confrontations, qui manquent en France. C’est un peu ce que nous avons essayé de faire avec les “Ibères” au Grand Palais, offrir un regard contemporain sur une civilisation dont l’esthétique n’est pas codifiée. D’autre part, l’accrochage de “Sensation” est intelligent. Chaque artiste ne dispose pas d’une salle, mais les œuvres d’une génération sont présentées côte à côte. Il y a ainsi des résonances plus subtiles que celles qu’un panorama pourrait offrir. Des artistes exposés par exemple à la Biennale de Venise sont perçus ici différemment. Chaque œuvre prend un sens particulier, à l’intérieur d’un “jus”, d’une génération qui a affronté une société. Le gigantesque requin de Damien Hirst n’a rien à voir avec sa vache découpée.

Peut-on en déduire, comme le font certains, que la création se fait plus à Londres qu’en France ?
Le jugement est un peu rapide. Il y a une fantaisie en Grande-Bretagne dans des cadres bien déterminés, et cette fantaisie nous parle tout de suite. Il y a également en sculpture une école tonitruante. Mais je crois qu’en France, il y a une création dans des domaines plus variés. Cette variété fait que la création française est moins lisible en bloc. Elle est moins homogène que la britannique et perd donc en force. Mais elle investit des espaces bien plus nombreux. En outre, des artistes en France s’éloignent des institutions publiques ; ils ne veulent pas être récupérés et deviennent donc moins  “affichables”.

Trois livres, signés Jean Clair, Philippe Dagen et Yves Michaud, poursuivent la polémique sur l’art contemporain. 
Je suis plus intéressé par les propos de non-spécialistes sur l’art contemporain, comme par exemple Paul Virilio qui offre un regard sur l’œuvre extrêmement passionnant. Là, il s’agit d’un débat entre l’ancien commissaire de la Biennale de Venise, l’ancien responsable d’une grande institution… Une élite qui débat à fleurets mouchetés mais qui n’aide pas beaucoup les amateurs d’art contemporain. En même temps, je crois qu’il y a une création formidable, une fraîcheur qui, à mon avis, n’est pas perçue par ces auteurs. Ils se limitent à des artistes symboliques alors que la réalité est beaucoup plus riche et qu’elle leur échappe. Au-delà de la vitrine, le foisonnement existe.

Le Sommet de la Francophonie, à Hanoi, n’a pas été marqué par beaucoup de résultats concrets. L’AFAA a-t-elle des initiatives dans ce domaine ?
Pour l’AFAA, la francophonie est plutôt le désir des artistes de venir travailler en France, des institutions de coproduire des manifestations dans notre pays. Donc, ces souhaits peuvent venir de pays qui ne sont pas forcément francophones. La francophonie doit être une priorité, mais c’est la coopération artistique entre les pays qui doit être mise en avant, surtout parce que la France est reconnue comme un foyer artistique et comme un pays qui défend la vie culturelle. Je pense par ailleurs que l’espace public de la culture doit être beaucoup plus audacieux. Aujourd’hui, un projet doit avoir son équilibre financier dès le départ alors que, souvent, il le trouve dans la dynamique. Il faudrait juger les gens davantage sur leurs résultats que sur les dossiers qu’ils présentent pour obtenir des crédits. Les institutions aident trop ceux qui ont le pouvoir de rassurer et ne prennent pas assez en compte ce que j’appellerais “le culture-risque”.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°49 du 5 décembre 1997, avec le titre suivant : L’actualité vue par Jean Digne

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