Mercredi 8 juillet 2020

Entretien

L'actualité vue par Giuliana Setari Carusi, collectionneuse

« L’art est porteur d’un autre regard sur la société »

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 18 janvier 2011 - 1804 mots

La présidente de la Dena Foundation, Giuliana Setari Carusi, s’engage pour l’art contemporain européen.

Collectionneuse italienne d’art contemporain installée à Paris, Giuliana Setari Carusi a créé la Dena Foundation for Contemporary Art en 2001. Cette structure finance des résidences d’artistes, décerne un prix et organise des expositions, dont « Beyond the Dust » actuellement présentée dans la capitale française. Giuliana Setari Carusi commente l’actualité. 

Comment est né le projet de l’exposition « Beyond the Dust. Artists’ Documents Today » présentée jusqu’au 29 janvier à la Fondation d’entreprise Ricard (1) ?
Ce projet est lié au programme de résidences d’artistes que la Dena Foundation for Contemporary Art, dont je suis la présidente, développe au Centre international d’accueil et d’échanges des Récollets à Paris. C’était Bruno Racine, alors président du Centre Pompidou, qui m’avait parlé de la création prochaine de ce lieu. Faisant partie des organismes de parrainage depuis son ouverture en 2003, la Dena Foundation y accueille de jeunes artistes et curateurs italiens. Ma famille et moi avons beaucoup voyagé et, à chaque fois, avons participé à la scène artistique où nous habitions. Dans les années 1980, quand nous étions à New York, nous avons constaté que les jeunes artistes italiens n’avaient pas beaucoup de moyens pour circuler, et peu d’opportunités. Nous les avons toujours soutenus, mais de façon privée. En France, le pari était de donner de l’ampleur à ce soutien, à l’image de la première bourse initiée en partenariat avec l’Omi International Arts Center lors de la création de la fondation en 2001 à New York. 

Quel est le lien entre ce programme et l’exposition ?
La Ville de Milan, partenaire de notre programme, nous demande de temps en temps de faire un point sur notre activité et de le présenter à la Fabbrica del Vapore à Milan. En 2010, j’ai initié l’exposition « Beyond the Dust. Artists’ Documents Today » en associant quatre artistes néerlandais à quatre italiens et autant de français, dans trois lieux de trois pays différents, entre septembre 2010 et janvier 2011. Le sujet que j’ai choisi avec Francesca di Nardo, commissaire de l’exposition avec Lorenzo Benedetti, est lié aux archives, aux documents d’artistes, à la mémoire, un sujet central dans la réflexion critique d’aujourd’hui. Le projet a été porté en avant avec Colette Barbier, directrice de la Fondation d’entreprise Ricard, et Lorenzo Benedetti, directeur du De Vleeshal à Middelburg, aux Pays-Bas. Comme j’aime toujours tisser de nouveaux liens, je me suis adressée au Centre national des arts plastiques (CNAP), pour lequel les notions d’archives, de collection et de conservation de la mémoire sont centrales. Le CNAP a ainsi passé une commande publique pour accompagner l’exposition et permettre la création de deux catalogues : le remarquable ouvrage réalisé par Roma Publications, et l’œuvre/archive de Richard Sympson. L’ambassade du royaume des Pays-Bas et l’Institut culturel italien de Paris ont aussi soutenu la réalisation de l’étape parisienne. 

Vous avez choisi quatre artistes français qui montent : Mark Geffriaud, Benoît Maire, Clément Rodzielski et Raphaël Zarka…
Ils sont tous dans l’actualité. C’est une génération très intéressante. Leur position se consolide. Ils ont aussi été exposés à Milan et à Middelburg. Nos choix, bien réfléchis, se sont confirmés. 

Avant de créer la Dena Foundation, vous étiez collectionneuse. Pourquoi avoir franchi ce pas ?
Avec mon mari, nous avons commencé à collectionner il y a trente ans. C’est une passion partagée. Si mon mari ne regarde que l’œuvre, moi j’aime tout autant ce qui se cache derrière les événements de l’art. Il y a dix ans, en créant la Dena Foundation avec sa propre mission, j’ai pu avoir un instrument de travail qui me permette d’œuvrer de façon plus officielle, avec un comité scientifique et des conseillers. C’était important, surtout ici en France où tout est très encadré et où les acteurs majeurs sont l’État et les villes. À l’époque, peu de personnes privées, de mécènes, soutenaient l’art contemporain. Fabrice Hyber faisait figure de précurseur en associant l’art et l’économie avec UR [Unlimited Responsability, SARL créée en 1994]. Les collectionneurs ont depuis pris la relève, avec des initiatives personnelles à échelle variable. Parmi eux, citons Antoine de Galbert, certainement le plus visionnaire et courageux avec sa Maison rouge [à Paris] et son activité ponctuelle autour du collectionnisme. C’est très important ce qui s’est produit dans ce pays. 

Pourquoi votre fondation a-t-elle été créée aux États-Unis ?
Il était apparemment plus simple de créer cette fondation là-bas. Nous avions par ailleurs des liens d’amitiés que nous souhaitions garder, notamment avec le cabinet d’avocats qui a suivi tout le processus. Par ailleurs, comme je vous le disais, la première bourse créée était pour une résidence d’un artiste italien aux États-Unis, afin qu’il ait une expérience sur le plan international. 

Vous décernez également régulièrement un prix.
Le premier « Dena Foundation Art Award » a été remis à Fabien Verschaere en 2001. Le prix est international grâce au regard et aux propositions des membres du comité scientifique, tous de grande envergure. Il est décerné à des artistes qui s’impliquent dans l’espace public. J’aime beaucoup l’idée que l’art n’est pas seulement conçu pour le musée ou les collections privées, mais qu’il va vers l’architecture urbaine, la société. Ainsi les lauréats sont-ils Ryan Gander, Renata Lucas, Michael Rakowitz, Michael Sailstofer et Luca Vitone. Ce prix consiste en un livre d’artiste et une dotation financière. 

Vous exercez aussi des responsabilités dans la fondation de Michelangelo Pistoletto à Biella (Italie).
J’étais honoré qu’il me demande d’être la présidente de Cittadellarte. Je partage l’idée fondatrice de la responsabilité de l’art par rapport à la société, ainsi que le dispositif opérationnel activé par ses « uffizi ». Je suis touchée que le maire de Paris, Bertrand Delanoë, ait choisi pour ses vœux 2011 une image de la pièce Aimer les différences installée par ce grand maître sur la façade de l’hôtel de ville lors de la Nuit blanche.

Vous avez beaucoup de pièces de Pistoletto. Quels sont les autres axes de votre collection ?
L’art italien évidemment, de l’Arte povera à la plus jeune génération en passant par Carla Accardi, Vettor Pisani, Ettore Spalletti, Maurizio Cattelan, Grazia Toderi et Paola Pivi, mais toujours confrontés aux artistes d’autres pays, comme les Allemands Günther Förg, Gerhard Richter et Gloria Friedmann, les Belges Thierry De Cordier, Jan Fabre, Ann Veronica Janssens et Jan Vercruysse, les Français Bertrand Lavier, Fabrice Hyber, Sophie Calle et Fabien Verschaere, l’Autrichien Franz West. Nous avons aussi des œuvres de Jimmie Durham, de Sol LeWitt… 

Vous avez vécu à New York, mais vous avez assez peu d’artistes américains dans votre collection. Pourquoi ?
Nous étions là-bas au début de notre collection, dans les années 1980, la décennie de promotion de l’art italien aux États-Unis grâce aux expositions « Italian Art Now : An American Perspective » au Guggenheim Museum en 1982 [à New York], « Il Modo Italiano » à Los Angeles en 1984, et « The Knot : Arte Povera at PS1 » [à New York] en 1985. Nous avons, à ce moment-là, fait le choix de défendre les artistes italiens et européens. Nous étions conscients que nous faisions un choix personnel, et nous ne l’avons jamais regretté. Même si nous aurions pu avoir, dans notre collection, des artistes qui aujourd’hui ont atteint de grandes valeurs sur le marché. 

Le marché de l’art a totalement explosé depuis ces années-là…
C’est un marché qui, maintenant, appartient à certaines catégories d’interlocuteurs, les maisons de ventes aux enchères, les banques, un groupe de nouveaux collectionneurs. La donne a changé, il s’est produit la globalisation. Ce sont d’autres mondes. Historiquement, l’art a toujours eu un marché : pensez à la relation des artistes avec les papes et les princes. Mais l’art est aussi porteur de spiritualité, d’un autre niveau de connaissance et d’appréhension de la réalité, d’un autre regard sur la société. De nos jours, il est énervant de constater que, dès qu’on parle d’art, on dérive vite sur le marché. Je suis attentive aux artistes avec lesquels on peut parler de leurs pièces, du contenu de leur recherche, de leur vision du monde. 

Comment percevez-vous la scène parisienne ?
Elle est très vivante. Nous avons une belle génération de jeunes artistes qui s’affirment, de new entries parmi les bonnes galeries, de nouveaux quartiers qui s’ouvrent à l’art, d’excellentes institutions. La FIAC a repris toute sa splendeur. Je suis positive. 

Rome vient d’inaugurer deux musées d’art contemporain. Qu’en pensez-vous ?
J’ai hâte de découvrir, au Maxxi au mois de mars, l’exposition de Michelangelo Pistoletto qui est actuellement [au Museum of Art] à Philadelphie. Avec le Macro, ce sont des lieux qu’il est important de faire vivre. Économiquement, à présent c’est difficile pour les musées en Italie, leur gestion se complique. Les jeunes, les étudiants, les universitaires manifestent pour défendre les valeurs de la culture qui sont mises de côté. 

Que pensez-vous du projet de Vittorio Sgarbi, commissaire du pavillon italien, pour la prochaine Biennale de Venise ?
Vittorio Sgarbi s’occupe d’art contemporain, de jeunes artistes, mais ce n’est pas son domaine. Mais attendons de voir le résultat. Je lui souhaite le meilleur ! 

Soutenez-vous des projets pour la Biennale de Venise en juin ?
Non, mais la Dena Foundation s’engagera sur la prochaine édition de la Documenta [à Cassel] ; je fais partie du groupe de ses amis. Nous avons vécu une très belle histoire à la suite de notre soutien à l’artiste Michael Rakowitz pour sa participation à la Biennale de Sydney dirigée par Carolyn Christov-Bakargiev en 2008. Il a travaillé avec les aborigènes à défendre leur territoire dans la ville de Sydney contre des promoteurs. Il a construit, pour la biennale, une tour de Tatline avec tous les débris des maisons de cette zone. La pièce, que l’artiste nous a offerte, est aujourd’hui, par notre donation, au Van Abbemuseum à Eindhoven [Pays-Bas], puisque suivant son statut nous n’avons pas de lieu d’exposition. 

Une exposition vous a-t-elle marqué récemment ? 
J’ai beaucoup aimé « Basquiat » au Musée d’art moderne de la Ville de Paris. Et l’installation de William Kentridge au Louvre, spécialement la vidéo où l’artiste semblait jouer avec son sujet et beaucoup s’amuser. J’aime que le Louvre présente des artistes vivants en confrontation avec les œuvres et la majesté du lieu. J’avais beaucoup aimé l’installation de Raphaël Zarka au Palais de Tokyo dans l’exposition « Pergola ». Les galeries ont aussi présenté de belles expositions, telles que Paola Pivi chez Perrotin, tout comme Günther Förg chez Lelong, Christian Hidaka chez Michel Rein, et Allora & Calzadilla chez Chantal Crousel. Mais surtout, « Beyond the Dust. Artists’ Documents Today » où les artistes nous livrent leur mémoire, qui sera la mémoire de notre temps, notamment à travers les livres dont la fascination demeure intacte au-delà du débat actuel sur le numérique.

(1) 12, rue Boissy-d’Anglas, 75008 Paris, tél. 01 53 30 88 00

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°339 du 21 janvier 2011, avec le titre suivant : L'actualité vue par Giuliana Setari Carusi, collectionneuse

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