Dimanche 16 décembre 2018

L’actualité vue par François Raffinot

Chorégraphe

Par Le Journal des Arts · Le Journal des Arts

Le 14 mai 1999 - 986 mots

Après avoir dirigé la compagnie de danse baroque Ris et danceries puis celle du Barocco, François Raffinot a été pendant six ans à la tête du Centre national chorégraphique du Havre/Haute-Normandie. Depuis janvier, il collabore avec l’Ircam – le département de musique contemporaine du Centre Pompidou – et va créer en juin une chorégraphie, Play-Back. Il commente l’actualité.

Vous êtes partisan d’un dialogue plus ouvert entre les créateurs. Comment celui-ci se manifeste-t-il dans votre nouvelle chorégraphie ?
Je collabore avec Marie-Hélène Rebois, vidéaste, qui a beaucoup travaillé sur la danse. Nous sommes en train de créer des danses qui auront à la fois un aspect réel et virtuel. Elles feront intervenir un duo où l’un des partenaires se détachera. Ainsi, l’homme mimera celle qu’il n’a plus dans ses bras, la femme mimera son partenaire. Nous filmons la fille et laissons le garçon danser entre les téléviseurs. C’est donc un travail sur le détachement et la séparation. La pièce est travaillée par compression, en trois temps, avec des instants de plus en plus brefs de reprise de la même situation chorégraphique. Nous essayons également de réaliser des images de compression de voitures. Il s’agira d’une création totale, avec une musique originale d’Edmund Campion : six danseurs et trois musiciens dans un espace très confiné où peuvent se tenir 200 spectateurs au maximum. C’est la salle de l’Ircam. J’aime que mes chorégraphies passent dans des lieux qui ne sont pas destinés à la danse ; ma dernière pièce a été donnée à la Cité de la musique. Je trouve formidable que les publics puissent se croiser. Il faut décloisonner, croiser, brasser… Lors du vernissage de l’exposition Braque au Musée du Havre, une de mes danseuses a composé des chorégraphies dans l’esprit des performances des années soixante-dix. Je trouve ce retour réjouissant.

Le Musée du Havre vient de rouvrir. Que pensez-vous de sa rénovation ?
Il est magnifique. Il l’était déjà, mais il avait besoin d’un petit coup de neuf. Il est situé de façon exceptionnelle dans une ville qui, dans cinquante ans, sera une ville-musée d’architecture que l’on viendra visiter pour cela. Elle est unique au monde, car pour sa reconstruction après la guerre, il a fallu tout concevoir en même temps. Perret a tracé des perspectives très audacieuses. C’est une très belle ville, on ne le dit pas assez. Et ceux qui y habitent ont l’œil formé à ces lignes modernes. On rencontre plus de passionnés de musiques nouvelles, d’art contemporain que d’art ancien. Il y a aussi l’ombre de Dubuffet, le passage d’Alberola, l’existence d’une école d’art fantastique où enseigne Bruno Carbonnet… En revanche, il est vrai qu’il y a encore peu de galeries.

Dans le cadre de ce “décloisonnement”, allez-vous être associé à la réouverture du Centre Pompidou, celle du musée en particulier ?
Je le souhaiterais bien sûr, mais à ma connaissance, il n’y a pas de projet de ce genre.

La Biennale de Venise s’est dotée d’un nouveau secteur, consacré à la danse et confié à Carolyn Carlson.
Cette décision, sur le principe, marque une meilleure reconnaissance de l’importance de la danse. Les chorégraphes ont éclairé d’une certaine manière certains plasticiens et réciproquement. Je ne sais pas du tout ce qui s’y prépare et je ne connais pas la programmation. En revanche, je suis allé voir le dernier spectacle de Pina Bausch et j’ai été une nouvelle fois étonné par la richesse des images, des décors.

À propos d’images, que pensez-vous de l’exposition de Pipilotti Rist au Musée d’art moderne de la Ville de Paris ?
Cette exposition met en scène le corps et j’y suis très sensible. L’idée de récréer un appartement où les pièces sont habitées par les images, par le corps, est formidable. J’ai toujours fait des parallèles entre l’architecture et le corps ; avec cette exposition, on est au cœur du sujet. L’ensemble peut paraître seulement très beau plastiquement, mais le contenu est dépaysant, profond, grave parfois. L’image du feu sur le canapé est déroutante, elle donne une sorte de spiritualité à l’objet. Voilà un travail ressourçant, tranquille.

Vous avez vu aussi la présentation de la collection du Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur (Paca) au Musée du Luxembourg.
Là, il s’agit de tout à fait autre chose, une sorte d’auberge espagnole où chacun peut regarder ce qui l’interpelle. Le plus intéressant est de se frayer un chemin, de créer un itinéraire. Le travail de Pipilotti Rist est marquant par son contenu ; là, on rebondit d’une idée à l’autre. Je me suis arrêté sur des matières, un travail sur des cartons découpés, un autre avec des éponges de Thomas Hirschhorn, qui m’ont paru intéressants. En revanche, j’ai trouvé dénaturée la présentation en pleine lumière d’une pièce de Jean-Pierre Bertrand réalisée à partir de signaux lumineux – quelques lettres –, il ne reste plus grand chose de l’œuvre, par rapport à l’impression que peut donner le catalogue. D’une manière générale, une telle présentation court toujours le risque de desservir un peu les artistes, puisqu’elle doit montrer le dynamisme d’une région, de l’État. Je suis inquiet par ce qui se passe dans certaines régions, par la revendication des collectivités locales à vouloir imposer leur nom comme dans des publicités. Depuis plus de dix ans, Hermès nous aide pour les costumes, mais son président Jean-Louis Dumas a toujours adopté une attitude de discrétion volontaire. Les pouvoirs publics l’ont eu pendant bien longtemps, il faut qu’ils s’en souviennent.

Un mot sur le Festival de Cannes.
La sélection annoncée par “Un certain regard” m’inquiète. Il n’y aurait que des films australiens, aucun français, aucun italien, aucun européen… sous prétexte que le nouveau cinéma ne serait pas dynamique. Je n’ai pas vu les films en question, mais cela me surprend, et il me semble que si l’on veut rendre compte réellement du nouveau cinéma, il faudrait s’efforcer d’avoir une diversité.

Play-Back, du 7 au 13 juin, Ircam/Centre Georges Pompidou, 1 place Igor Stravinsky, 75004 Paris. Renseignements au 01 44 78 48 16.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°83 du 14 mai 1999, avec le titre suivant : L’actualité vue par François Raffinot

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