Mercredi 21 février 2018

L’actualité vue par Anton Herbert

Collectionneur d’art contemporain

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 21 mars 2008

Vivant à Gand, en Belgique, Anton Herbert a commencé, avec son épouse Annick, à collectionner l’art contemporain en 1973. L’ensemble des œuvres qu’ils ont depuis réunies – de Merz à Buren, Nauman, Andre, Judd, Broodthaers, Weiner, Kippenberger, Kelley et West – constitue aujourd’hui l’une des premières collections privées d’art contemporain en Europe, et même au monde. Une sélection de ces pièces sera d’ailleurs présentée fin octobre au Casino Luxembourg. Anton Herbert commente l’actualité.

Le remaniement ministériel en France a conduit Catherine Tasca au ministère de la Culture et de la Communication et Michel Duffour à la tête d’un nouveau secrétariat d’État au Patrimoine et à la Décentralisation culturelle. Les premières déclarations de la ministre ont porté sur la diffusion culturelle en région, pointant les relations toujours difficiles entre l’art et la politique, surtout au niveau local. Comment analysez-vous ces rapports en France et en Belgique ?
Il est clair que depuis quelques années, le monde politique, que ce soit en France ou en Belgique, à Bruxelles, à Paris ou en province, est de plus en plus actif à récupérer le succès superficiel auprès du grand public de l’art contemporain. Il en va de même du monde économique et commercial, par l’entremise des grandes banques et des sociétés industrielles les plus en vue. Il n’y a plus aucune opposition de base à l’art contemporain aujourd’hui, par rapport aux années soixante et soixante-dix. Cette situation est contradictoire au sens propre de l’art contemporain, qui doit être une avant-garde et donc rejeter des règles et normes établies pour amener une nouvelle vision, souvent illisible ou incompréhensible au moment de sa création. L’intervention du monde politique et économique dans l’art contemporain, soi-disant dans le but d’une meilleure accessibilité du grand public, amène en même temps une forte banalisation de l’art car, pour les politiciens et autres forces de pouvoir en place, il y a bien entendu lieu d’éliminer et de corriger les aspects gênants de l’art. Ceci conduit à quelques débuts de censure et à des interventions dans les programmations les plus osées par des personnages qui n’ont rien à voir avec l’art contemporain, sauf à mettre à disposition, au compte-gouttes, leur argent, crédits ou sponsoring. D’où, en contrepoint également, la recherche du sensationnel par quelques agents provocateurs introduits dans le circuit artistique. Ils montent de grands spectacles, des programmes pour les saisons d’été et organisent des cirques d’art dont les médias, sans scrupule, sont très friands. L’exemple le plus pervers et manipulé est certainement la cabale autour de l’exposition “Sensation” (rien que le titre !) à New York. L’artiste contemporain est, à mes yeux, ailleurs : individualiste, en marge de la société. Il est réellement d’”avant-garde” par rapport à sa propre époque, et ceci dans la tradition de ses pères : Duchamp, Manzoni, Nauman, Beuys ou Broodthaers. L’impact de l’artiste contemporain ne peut être découvert à court terme. Son œuvre sera visible et lisible plusieurs années après sa création. C’est alors que le grand public recevra pleinement son message. Le succès rapide et immédiat est sans vision. Je me méfie de l’art contemporain qui serait géré par les médias, la politique et les pouvoirs économiques, et qui serait immédiatement accepté par le grand public.

La foire d’art contemporain de Bruxelles, ArtBrussels, vient de fermer ses portes. La Belgique est souvent considérée comme l’un des pays d’Europe où les collectionneurs privés sont les plus nombreux et les plus actifs. Comment expliquez-vous cette différence avec d’autres pays, comme la France ?
Il y a, depuis plusieurs générations, une tradition de collectionneurs privés en Flandre et à Bruxelles. Elle s’explique, je pense, par l’absence de structures bien établies et bien gérées en Belgique dans les musées et centres d’art existants. Le Musée d’art contemporain de Gand n’a été ouvert que l’année dernière ! Les autorités en place, en Belgique, ne s’intéressent guère à l’art contemporain, mais uniquement, et de plus en plus, aux éclats faciles et médiatiques. Les collections officielles sont de pauvre qualité et n’ont pas de vision historique. Les budgets disponibles sont risibles. Le collectionneur privé belge, individualiste avant tout, a toujours voulu, seul et libre, prendre place dans l’aventure de l’art contemporain. Puisque les autorités ne prennent pas leurs responsabilités, il le fait lui-même et veut à sa façon subjective, choisir, participer, décider. L’aventure n’est pas seulement intellectuelle, elle est également matérielle : acquérir et posséder jusqu’à la limite du possible. Il remplit sa maison, de la cave au grenier, veut savoir, veut connaître, voyage à travers l’Europe, prend position et s’engage en toute liberté. Le fait que la Belgique est divisée par la frontière entre la culture germanique et la culture latine est à son avantage. Le collectionneur sera aussi bien hier à Düsseldorf  que demain à Paris. Il est parfaitement informé et n’est pas entravé par des idées chauvinistes d’un art national auquel il ne croit pas.

Avec l’arrivée de l’Internet, de nombreux sites sont aujourd’hui consacrés au marché de l’art. Certains, comme Eyestorm, se présentent presque comme des galeries virtuelles. Que pensez-vous de ces nouvelles formes de commercialisation des œuvres d’art ?
Le nouveau marché de vente de l’art contemporain ne date pas seulement de l’arrivée récente de l’Internet. Depuis quelques années, les sociétés de vente, comme Christie’s et Sotheby’s, recherchent très clairement à prendre, petit à petit, la place des galeries et à récupérer, en vente publique, la meilleure part du marché de l’art contemporain. Cette tendance s’accélère, et il est clair que le risque existe que les activités les plus rentables des grandes galeries soient sous peu entièrement dans les mains de ces sociétés de vente. Les galeries pourront alors s’occuper de quelques domaines marginaux. Le grand danger sera la manipulation de l’art contemporain par ces grands groupes pour le mettre à leurs normes commerciales et donc fausser les valeurs réelles. Les œuvres faciles et de bonne taille seront préférées aux travaux les plus durs, difficiles et percutants : voir les succès, aujourd’hui déjà, de la photo dans l’art contemporain et la sous-évaluation de l’Arte Povera. La valeur de l’art contemporain réside, dans ce système, dans l’expression marchande et non plus dans son message et son contenu. L’Internet pourra accélérer encore cette manipulation en invoquant l’argument que c’est le grand public qui détermine la valeur de l’œuvre : on fausse ainsi le sens véritable de l’art contemporain.

Une exposition vous a-t-elle particulièrement intéressé dernièrement ?
Il y en a deux : l’exposition de Mike Kelley et Franz West à l’Hôtel Empain à Bruxelles en décembre dernier (aujourd’hui au Frac Poitou-Charentes à Angoulême, lire p. 8) et l’exposition “Une traversée, peintures 1964-1999” de Daniel Buren au Musée de Villeneuve-d’Ascq. L’œuvre de Mike Kelley, Categorical imperatives and morgue (1999), montrée à Bruxelles, est formée par un ensemble de trente objets et collages. Ce travail monumental est le résultat d’un projet autobiographique qu’il avait commencé il y a déjà plusieurs années. Chaque objet provient d’un moment essentiel dans l’évolution du travail de Kelley et oppose réalité et fiction. L’ensemble, dispersé à travers l’architecture de l’Hôtel Empain, est mis en question et en porte-à-faux par les interventions pertinentes de Franz West, en particulier par un karaoké des deux participants et des organisateurs. L’exposition de Buren à Villeneuve-d’Ascq montre un choix très précis de sa production de peintures de 1964 à aujourd’hui, entre autres les toutes premières toiles de 1964-1965, les manifestations BMPT de 1967, son contrat mensuel d’achat/vente avec un collectionneur belge en 1970, et les peintures de la terrasse du restaurant parisien “Chez Georges” de 1974, 1977 et 1992. L’ensemble historique montre plus de trente ans d’activités radicales auxquelles nous avons eu le privilège d’assister.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°103 du 14 avril 2000, avec le titre suivant : L’actualité vue par Anton Herbert

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