L’actualité vue par Adam Biro

Editeur de livres d’art

Le Journal des Arts

Le 15 juillet 2008

Né à Budapest en 1941, Adam Biro a fondé en 1987 sa maison d’édition, qui propose une vingtaine de livres d’art par an. Pour le Mai du livre d’art, il publie L’autoportrait au XXe siècle. Il commente l’actualité.

Quel jugement portez-vous sur la polémique actuelle autour du sort des usines Renault sur l’île Seguin, à Boulogne-Billancourt ? Faut-il faire table rase pour y bâtir un ensemble résidentiel, ou préserver une partie des bâtiments et trouver à l’île une destination respectant son passé ouvrier ?
Je vais publier un livre sur Jean Nouvel, ce qui m’a amené à m’intéresser à ce problème. Paris est une ville extrêmement complexe. On ne peut pas énoncer de grands principes théoriques sur ce qu’il faut faire et ne pas faire. Si on était à Bar-le-Duc, j’aurais une idée plus claire. Paris est tout un monde, un monde d’histoire, d’art, d’industrie. On est en train de détruire tout souvenir d’une vie ouvrière dans des villes comme Paris ou Londres, qui deviennent des entités résidentielles et tertiaires. Dans le Marais, tous les petits artisans (relieurs, tailleurs...) ont disparu au profit des lieux de vente et des services. On ne préservera pas une mémoire ouvrière en “vitrifiant” ou momifiant l’île Seguin et les usines. Ce sera récupéré par les conservateurs, des gens qui n’appartiennent pas à ce milieu. Ils vont en faire un conservatoire de la vie ouvrière. Or, il n’y a rien qui soit plus contraire à ce souvenir que de mettre tout ça sous cloche. Peut-être faudrait-il une usine, afin qu’on y travaille. Ni loft de luxe, ni musée in vitro de la souffrance passée. Il faudrait réintroduire l’industrie et l’artisanat dans la cité, et, au lieu de créer des musées et encore des musées, peut-être réinventer la juxtaposition du travail avec la vie quotidienne.

Par ailleurs, on discute beaucoup du sort du Grand Palais, où de gros travaux de restauration vont être entrepris, alors que le projet reste incertain.
Le problème tient justement à cette incertitude, car si le Louvre commençait à s’enfoncer, personne n’hésiterait avant d’engager le sauvetage, parce que le projet du Louvre est clair. On dépenserait sans compter pour le sauver. Si le projet du Grand Palais était très clair, la réponse s’imposerait, positive ou négative. Un lieu pour de grandes expositions et des salons, je trouve cela bien, mais tout morceler et installer des musées par-ci par-là, un palais de l’Image et autre chose, cela ne sert à rien.

Claude Allègre et Catherine Trautmann ont annoncé, d’une part, des initiatives pour développer l’enseignement artistique à l’école et, d’autre part, l’ouverture d’un institut d’histoire de l’art en 2003.
J’ai un cheval de bataille, que je partage avec d’autres éditeurs de livres d’art : s’il n’y a pas d’enseignement, non pas artistique mais d’histoire de l’art, pour apprendre comment on arrive de Lascaux à Yves Klein et Basquiat, l’édition d’art ne s’en sortira pas. Que l’on ne me réponde pas qu’il y a 800 000 visiteurs à Londres pour l’exposition “Monet”, ou 200 000 pour “Rothko” à Paris, cela n’a aucun rapport. Une exposition est un phénomène sociologique qui a très peu à voir avec l’histoire de l’art. Je vous donne un exemple : j’ai publié un livre sur les œuvres sur papier de Rothko, il y a sept ans. Sur les 2 000 exemplaires, j’en ai vendu 1 700. Avec l’exposition, non seulement j’ai vendu les 300 restants le premier jour, mais j’ai réimprimé et j’arrive au bout de la réimpression. Or, Rothko est mort, l’œuvre est derrière lui, rien n’a changé. Ce qui a changé, c’est que ce livre est devenu un produit dérivé d’un événement. Si l’on enseigne pas l’histoire de l’art comme celle de la littérature, il y aura de plus en plus d’expositions et de catalogues, mais de moins en moins d’éditeurs. Breton dit quelque part : “L’œil existe à l’état sauvage”. Ce n’est pas vrai, l’œil a besoin d’être éduqué. L’éveil à l’art est nécessaire, mais il n’est pas suffisant. Étant donné l’importance du visuel – publicité, télévision… –, il est urgent d’enseigner l’évolution de cette culture visuelle.

Le durcissement de la jurisprudence sur les droits de reproduction ne menace-t-elle pas à terme votre secteur ?
L’importance accordée aux détenteurs de droits de reproduction – je ne parle pas des artistes mais des ayants droit, des sociétés d’artistes – est préoccupante. En faisant attention à ne surtout pas déposséder quelqu’un de ses droits, on est en train de rendre impossible la publication de livres d’art. Je renonce à beaucoup de livres à cause du montant des droits de reproduction. Avec l’évolution de la législation qui se profile, pour reproduire une rue de Paris, je devrais payer le photographe évidemment, le ou les architectes, mais aussi l’entreprise de ravalement si un immeuble a fait l’objet d’une telle opération. Pour reproduire une œuvre de Picasso, je dois payer les héritiers, le photographe, le musée qui détient l’œuvre, sans parler de la photogravure et de l’impression. À un moment donné, cela devient impossible.
Il n’est question que d’argent. La protection d’un travail créateur ou de la dignité de l’artiste n’est qu’un prétexte, et cela me heurte. Les éditeurs d’art sont des artisans et ne peuvent devenir des sources de revenus pour des fournisseurs d’images. Je préférerais donner plus à l’auteur, qui est vraiment le parent pauvre de l’édition d’art. Parfois, l’auteur qui vous apporte ses connaissances, sa réflexion, son bagage culturel, son originalité, ne gagne que 10 000 francs, mais les droits de reproduction me coûtent 70, 80, voire 100 000 francs. C’est aberrant ! À terme, l’édition d’art risque de glisser dans les mains des organismes ou des institutions, soit parce que ces derniers ne payent pas les droits, soit parce qu’ils ont les moyens de le faire. Je suis d’autant plus à l’aise pour dire cela que ma société se porte bien et dégage même des bénéfices.

Quelles expositions récentes vous ont marqué ?
Je suis allé à Londres pour voir les portraits d’Ingres, et c’est un enchantement. Ses tableaux d’histoire sont dérisoires, ridicules ; L’apothéose d’Homère, Le vœu de Louis XIII sont épouvantables, alors que Madame Moitessier ou Monsieur Bertin sont des chefs-d’œuvre absolus. Peu de peintres ont à ce point le sens de la chair, des matières. En revanche, il n’y a pas de psychologie. Je suis aussi allé voir Pollock à cause de Rothko. Tous les deux ont subi l’influence du Surréalisme pour arriver à deux solutions totalement opposées. L’un jette son corps dans le travail, l’autre a une attitude presque orientale, avec ses petites vibrations à peine perceptibles mais qui vous touchent au cœur. Avec Ousmane Sow [sur le Pont des Arts], j’ai constaté à quel point une exposition, un objet d’art peuvent être changés par l’environnement. L’idée de présenter les sculptures sur un pont est géniale ; voir les mêmes dans une salle de musée, cela n’a aucun rapport. Enfin, j’ai beaucoup aimé le Musée du Havre qui vient de rouvrir, et où, de toutes les salles, on voit le port et ses bateaux sans que cela nuise aux œuvres exposées.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°82 du 30 avril 1999, avec le titre suivant : L’actualité vue par Adam Biro

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