Dimanche 16 décembre 2018

Vienne-Berlin-New York

La saga des faux dessins de Beuys

Bataille de marchand et d’expert autour des dessins du Guggenheim

Le Journal des Arts

Le 1 septembre 1994 - 1320 mots

En mai, le Guggenheim Museum de New York renvoyait au marchand viennois Julius Hummel quatorze dessins douteux attribués à Joseph Beuys, qu’il pensait acquérir. Les quatorze dessins suspects figuraient à l’exposition de 1992 qui inaugurait l’annexe du Guggenheim à SoHo. Son directeur, Thomas Krens, reçut une lettre de la veuve de Beuys, Eva, lui demandant de les retirer tant qu’on ne les aurait pas authentifiés. Le musée les laissa jusqu’à la fin de l’exposition, mais fut suffisamment ébranlé pour renégocier l’affaire. Nous avons rencontré séparément Julius Hummel et Heiner Bastian, l’expert berlinois de Beuys, qui défendent chacun fermement ici leur position.

VIENNE - BERLIN - NEW YORK -  En échange des quatorze dessins, le musée a pris deux œuvres indiscutablement exécutées par Beuys lorsqu’il travaillait à Vienne : une installation et un tableau noir, sur lequel l’artiste avait illustré une de ses célèbres conférences-performances, toutes deux intitulées Jungfrau et datées de 1979, actuellement visibles au Musée Guggenheim. Ce qui clôt un épisode mineur de la saga des faux Beuys exposés à l’Accademia di Brera, à Milan, en 1992 et au début de 1993.

Les dessins du Guggenheim faisaient partie de cette exposition qu’avait immédiatement contestée Heiner Bastian, l’expert berlinois de Beuys. Un tribunal milanais mit provisoirement les œuvres sous séquestre, les expositions prévues à l’Albertina et à Kassel furent annulées. M. Hummel obtint une décision de justice empêchant M. Bastian de renouveler ses accusations, mais elle fut annulée lorsqu’il apparut que la provenance des dessins litigieux était des moins sûres. La source dont se réclamait M. Hummel, l’artiste et marchand viennois Oswald Oberhuber – que nous n’avons pu joindre –, déclara avoir signé involontairement une attestation erronée et n’être pas spécialiste des œuvres en question. M. Hummel a porté l’affaire devant les tribunaux viennois.

Le tribunal de Berlin, quant à lui, n’a pas encore statué sur l’authenticité des œuvres, et, sauf si la succession Beuys décide de poursuivre M. Hummel, les choses en resteront peut-être là.

M. Bastian : M. Hummel qualifie sa collection de "Wiener Block", or plus de cinquante spécialistes n’ont jamais entendu Beuys parler de dessins exécutés à Vienne, et il n’en a jamais fait.

M. Hummel : J’ai acquis environ soixante-dix pièces de Beuys, toutes par l’entremise d’Oswald Oberhuber. Je suis allé les chercher à la galerie Nächst St. Stephan à Vienne, dont il était le directeur artistique à l’époque. La galerie représentait Beuys en Autriche, et lui était l’ami intime de l’artiste à Vienne. J’étais là quand Beuys travaillait en public, et j’ai acquis des œuvres certifiées par des photographies les montrant en cours d’exécution. [Il n’existe aucune photographie des dessins litigieux. NdE]

M. Bastian : J’ignore combien d’œuvres détient M. Hummel. Tout ce que je sais, c’est que sur les vingt-neuf exposées à la Brera à Milan, vingt-six sont des faux. Le tribunal de Berlin a conclu que mon opinion était fondée. Pas un expert de Beuys ni un historien d’art ne m’a contredit.

M. Hummel : Bastian a passé une heure et demie à l’exposition de la Brera. Nous en avons discuté, ensuite, et il n’a exprimé aucune réticence. Trois jours après, il envoyait une déclaration à plusieurs musées et journaux disant que toutes les œuvres, sauf les multiples, étaient des faux.

M. Bastian : J’ai posé trois questions à M. Hummel à Milan. Étiez-vous présent quand Beuys a exécuté une des œuvres que je viens de voir ? "Non". Connaissez-vous quelqu’un qui l’était ? "Non, j’ai tout eu par Oswald Oberhuber." Que diriez-vous si la plupart de ces œuvres étaient des faux ? "J’éclaterais de rire."

M. Hummel : D’autres experts se sont rangés aux côtés de Bastian – qui n’a même pas vu la moitié de ma collection ni les autres œuvres que Beuys a exécutées à Vienne –, et d’Eva Beuys, sur de simples rumeurs. Des gens comme Lucio Amelio, marchand et ami de Beuys à Naples, se sont prononcés d’après des photos parues dans la presse.

M. Bastian : Beaucoup d’experts aimeraient voir la collection de M. Hummel, mais il la cache.

M. Hummel : La plupart des œuvres se trouvaient chez moi, mais aussi dans ma galerie de Vienne, avant la mort de Joseph Beuys. On a pu voir des pièces majeures au Musée d’art moderne à Vienne, à la Neue Galerie à Linz, et à deux expositions en Espagne en 1992 [en 1991]. Du fait de mes activités, plusieurs experts de Beuys connaissaient ma collection à Vienne et sont venus la voir : Kœpplin de Bâle, Szeemann de Zurich, Dahlem de Düsseldorf et Lœrs de Cassel. J’ai publié un grand catalogue lors de l’exposition espagnole, et une quantité d’experts assistaient au vernissage de la Brera. [Les dessins litigieux furent exposés pour la première fois aux Canaries en 1991. NdE]. La moitié de ma collection, au moins, a été montrée en Espagne. Le catalogue a été expédié dans le monde entier, ainsi qu’à Eva Beuys qui réclamait, à tort, des droits sur les photographies.

M. Bastian : Le catalogue violait la législation allemande sur le copyright, car on avait omis de contacter la succession Beuys ou de présenter les pièces inconnues avant l’exposition. Pourquoi ces pièces n’ont-elles pas été montrées du vivant de Beuys ? Pourquoi ne les a-t-il pas empruntées pour des expositions, notamment la rétrospective de 1979 au Guggenheim ? Depuis un an que le tribunal de Berlin a rendu sa décision, M. Hummel n’a pas trouvé de nouvelle preuve ni de témoin attestant la provenance des œuvres. M. Oberhuber a déclaré, sous serment, que M. Hummel avait obtenu sa signature lorsqu’il se trouvait en réanimation après une grave opération.

M. Hummel : Oberhuber a participé à l’instruction du dossier et demandé à témoigner, puis a changé d’idée. Le procès que je lui ai intenté à Vienne suit son cours. Plusieurs témoins ont certifié qu’il a garanti l’authenticité de toutes les œuvres de ma collection venant de chez lui. Lui-même en a détenu cinq ou six. Et je n’ai jamais vu, à ma connaissance, de faux Beuys.

M. Bastian : J’ai vu de faux Beuys. Je travaille depuis plus de douze ans sur Beuys. M. Hummel détient plus de cent œuvres de lui, dont vingt-six qu’on sait être des faux. À l’entendre, Beuys aurait daté de "1964" les dessins exécutés en 1979 ! Or, en 1979, Beuys n’a pas fait un seul dessin dans le style de ses œuvres antérieures.

M. Hummel : Comme nous l’avons écrit dans le catalogue de la Brera. – et c’est Eva Beuys qui l’a dit –, les dates portées sur les dessins sont des "signatures d’idée". Beuys procédait à une rétrospection à l’époque. On connaît d’autres œuvres auxquelles il attribue une date différente de celle de l’exécution. Les dessins en ma possession ne peuvent avoir été exécutés qu’entre 1979 et 1983, quand il travaillait à Vienne. Leurs dates – 1964, 1972, 1978 – sont donc des "signatures d’idée".

M. Bastian : À la mort de Joseph Beuys, en 1986, tous ses environnements et installations étaient connus et publiés, sauf l’installation de Hummel, Mensch/Fähre, une construction avec une charrette en bois et des tableaux noirs appuyés au mur. C’est un faux de la pire espèce, impossible à montrer de son vivant.

M. Hummel : Beuys a réalisé Mensch/Fähre pendant qu’il travaillait à Vienne pour la Sécession. Après sa mort, plusieurs procès ont opposé la succession et les collectionneurs. Il y a même eu des désaccords entre Eva Beuys et Bastian, après l’exposition qu’il a montée en 1988 au Gropius Bau. Qui décrète aujourd’hui ce qui est un vrai Beuys ou un faux ? Heiner Bastian a dit au tribunal qu’il n’était pas un marchand, mais un spécialiste. Je ne pense pas qu’il puisse vivre de ses textes et du fait qu’il ait été le meilleur ami de Joseph Beuys !

M. Bastian : Je n’agis pas par intérêt. Je n’ai jamais "traité" avec Mme Eva Beuys. Mais je m’insurgerai chaque fois qu’on me montrera des faux. J’y vois un devoir moral envers Beuys.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°6 du 1 septembre 1994, avec le titre suivant : La saga des faux dessins de Beuys

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