La restitution du pavillon français

Un entretien avec les deux commissaires

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 11 juillet 2008

Le pavillon français de la Biennale de Venise accueille cette année Jean-Pierre Bertrand et Huang Yong Ping, qui ont respectivement choisi pour commissaires Denys Zacharopoulos et Hou Hanru. Dans un entretien, ces derniers présentent le projet et la démarche des deux artistes.

Quel concept a guidé la mise en place des interventions des deux artistes dans le pavillon français ?
Denys Zacharopoulos : Nous sommes partis de l’hypothèse, plutôt intuitive, que le travail de Huang Yong Ping était davantage lié à l’extérieur et celui de Jean-Pierre Bertrand à l’intérieur, des questions qui ont rapidement cessé d’être banales. Les deux œuvres traversent le pavillon – les mâts de Huang Yong Ping transpercent le sol et le toit, Jean-Pierre Bertrand creuse un trou –, mais en allant au-delà d’une simple vision duale de l’espace architectural. Jean-Pierre Bertrand intervient à l’extérieur tout en n’y étant pas. Il reprend la dorure de la balustrade, au-dessus du péristyle, et installe des arbres de cédrats dans une vision quasi-babylonienne de jardin suspendu. Quand il casse le sol afin de révéler les soubassements, il crée un espace de suspension. Ses tableaux se situent entre le visible et l’invisible, entre le besoin de s’approcher et celui de prendre du recul, entre la matière et la lumière. Ce rapport à la lumière est d’ailleurs très important pour les deux artistes. Huang Yong Ping construit des espaces de reflets au sens post-illusionniste du terme. Ses objets extrêmement matériels, à partir du moment où ils sont mis à distance, apparaissent comme des mirages. Jean-Pierre Bertrand prend des choses réelles, concrètes, et les met à une telle proximité que le reflet se situe à l’intérieur même de la matière.

Hou Hanru : La force des artistes est de dépasser ces idées toutes faites d’intérieur et d’extérieur, physiques et mentales. Les mâts de Huang Yong Ping sont enracinés dans le sol et s’élancent dans les airs. Ces deux mouvements provoquent une tension, mais dans plusieurs directions. C’est ici qu’apparaît une suspension. Jean-Pierre Bertrand fait le tour de l’espace et montre le fond du trou : la lumière. Geste d’enracinement ou, justement, son contraire ? En même temps, il n’est jamais possible de voir la pièce de Huang Yong Ping dans son intégralité. Elle demande un engagement physique, corporel. L’œuvre se crée et se recrée grâce au mouvement du public qui doit prendre la décision de sa lecture. C’est l’autre ouverture, l’autre perspective que l’on peut trouver dans ce projet. Les deux artistes réagissent également à la saturation de l’image qui domine notre culture, qui ne nécessite qu’une consommation directe et rapide. Leur projet nous confronte à un autre rapport à la réalité, pour que nous puissions comprendre que la vie réelle n’est pas seulement liée à cette consommation.

Les deux artistes ont, en même temps, avec leur différence de culture, des points de vue distincts sur la modernité.
H. H. : Nous vivons avec la modernité, mais elle a, à travers ces projets, une existence extrêmement complexe qui ne se réduit pas à une vision simpliste ou progressiste. Ces moments de questionnement, d’angoisse, de nervosité permettent de réinterpréter un lieu d’une manière extrêmement radicale, et conduisent à une redéfinition de la modernité elle-même. Le projet du pavillon est symptomatique de cette situation. Cette question est très importante pour Huang Yong Ping, depuis le début de son travail en Chine. Le temps, la tradition, l’Histoire sont devenus ses principaux thèmes dans les années quatre-vingt. Il a proposé le premier projet “dadaïste” en Chine, dans lequel il questionnait ces pensées linéaires par rapport à l’Histoire, en introduisant des références comme Dada, comme Duchamp. Il existe un lien très intéressant entre le mouvement occidental et le zen, le taoïsme, qui ne sont pas compris comme de simples idéologies mais comme différentes attitudes dans la vie réelle. Il les a introduits en tant que nouvelles perspectives de la modernité.
D. Z. : Ce projet excède l’Histoire, puisqu’il projette la modernité dans l’avenir tout en proposant une relecture du passé, qui peut être à la fois politique, archéologique et culturel, mathématique, scientifique ou économique, littéraire, fictionnel et astrologique. Ici, ces deux grandes histoires obtiennent une dimension universelle parce que les artistes, intuitivement, l’ont assumée dans leur travail, dans leur volonté de se présenter devant l’Histoire. Ils ont dû parcourir le monde dans le besoin de faire leur travail. Pour pouvoir le restituer, il faut en retraverser la maquette, ce pavillon. L’acte de restitution est pour moi le vrai message et la vraie leçon à tirer dans le rapprochement des deux artistes. Ils nous permettent, à un certain moment, d’être entre ces deux grandes histoires, pas simplement en spectateur, mais d’en être quelque part l’otage.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°84 du 28 mai 1999, avec le titre suivant : La restitution du pavillon français

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