La représentation de la violence dans l’art

Par Manou Farine · L'ŒIL

Le 23 mars 2010

Orsay programme une vaste exposition de Jean Clair et Robert Badinter saisissant à bras-le-corps la représentation du crime et du châtiment. Un propos qui brasse large et nous a donné envie de faire, en même temps, le point sur l’état de la violence dans l’art du xxe siècle.

émagogique, provocante, jouissive, dénonciatrice, primitive, spectaculaire, académique, cynique, nécessaire, cathartique, l’image violente ébranle toute la chaîne théologique de l’art : l’œuvre, le spectateur et l’artiste. Plus qu’un fil sanguinolent travaillant l’art du xxe siècle, la violence dans sa relativité, sa transgression et sa polymorphie s’invite à toutes les tables et redouble les problématiques engagées par la fonction même de l’art. Pour le meilleur ou pour le pire. Mais qu’en est-il aujourd’hui ?

À une époque où le moindre dérapage verbal, le moindre accroc au « politiquement correct » exigent un erratum ou une réprimande en forme d’humiliante démonstration publique devant les instances bien-pensantes, où en sont les artistes ? Même le World Press Photo s’est choisi en janvier une image de l’année très assagie avec le cliché de l’Italien Pietro Masturzo représentant des femmes protestant à la nuit tombée, depuis les toits de Téhéran. Nul drame, pas la moindre goutte de sang, une image d’actualité peu bavarde et surtout ultra-esthétisante.

Le recul de la violence explicite en art
Réputés plus libres, les artistes sont-ils pour autant épargnés ? Pas sûr qu’ils s’affranchissent du consensus ambiant qui pousse à l’autorégulation, voire à l’autocensure. Le recul de la violence comme enjeu se confirme au xxie siècle, quels que soient les registres.

Après des siècles de fascination pour des gestes extrêmes légitimés par le sceau religieux (certaines représentations de martyres laissent pantois par la perversion des mises à mort), la violence s’est affranchie du séculier au xixe siècle avant de s’engouffrer dans la brèche de l’esthétisation du politique et de laisser l’arrivée de la photographie bouleverser durablement la donne.

Les artistes ont parfaitement compris l’équilibre puissant et dévastateur à trouver entre violence implicite et explicite qu’évoque l’historien de l’art Paul Ardenne [lire interview p. 35]. Ils sont aussi désormais parfaitement conscients que la violence s’incarne à parts égales entre le spectateur et eux. Depuis les stratégies musclées des dadaïstes jusqu’aux images des camps de concentration, depuis l’exécution d’un Viêt-cong fixée en 1968 par Eddie Adams jusqu’à la déclamation littérale déployée par les frères Chapman, la violence s’est construite à partir de situations « chocs ».

Il est donc « naturel » que la violence soit aujourd’hui victime du sort général réservé aux images : la défiance, voire une certaine lassitude. En résulte peut-être un désir d’objectivité et de parcimonie. Y compris dans la pratique de la performance, lieu paradigmatique d’une violence non médiatisée.

De la violence dans l’art ? Oui, mais quelle violence ?
Depuis le 16 mars, l’exposition cornaquée à Orsay par Jean Clair et l’ancien ministre de la Justice Robert Badinter dresse une iconographie des délits et peines depuis 1791. Pour autant, la démonstration ne fait pas le point sur la situation artistique actuelle, s’en remettant à la seule représentation. Peut-être parce qu’il faudrait déjà s’accorder sur ce que l’on désigne et attend comme violence dans l’art. Une vérité ? Un dessillement ? Une mobilisation ? Un parfum de scandale et de provocation ? De quoi parle-t-elle ? De quelle violence se fait-elle le miroir ?

Difficile de savoir, en effet, quel dessein préside à la sauvagerie des fresques déchaînées d’une Kara Walker, des installations grandiloquentes de Malachi Farrell ou des confessions effroyables recueillies par Gillian Wearing. Le spectateur sera très rarement touché dans son intégrité physique, mais sa psyché, son empathie seront mises à rude épreuve. Une constante bien résistante aux changements.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°623 du 1 avril 2010, avec le titre suivant : La représentation de la violence dans l’art

Tous les articles dans Actualités

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque