Samedi 24 février 2018

Grande-Bretagne

La plus grave affaire de faux en céramique ?

Scotland Yard et le Wedgwood Museum mènent l’enquête

Par Martin Bailey · Le Journal des Arts

Le 11 juin 2010

De très habiles contrefaçons de pièces de céramique anglaise de Wedgwood ont été mises sur le marché depuis une vingtaine d’années. Devant l’étendue vraisemblable de la fraude, amateurs et marchands ont toute raison d’être inquiets.

LONDRES - Les collectionneurs les plus avisés de céramique Wedgwood du XVIIIe siècle risquent de découvrir un certain nombre de faux parmi leurs acquisitions récentes. La qualité des copies est si bonne que les experts eux-mêmes n’ont pas décelé la supercherie.

On sait maintenant que les contrefaçons portent sur des pièces décoratives en jaspe et en basalte noir : plaques, bustes miniatures de personnages classiques, vases "à la colonne brisée" et presse-papiers en forme de sphinx. Le premier faux a été décelé il y a deux ans et on en a identifié trente depuis. Jusqu’à présent, l’existence de ces faux Wedgwood n’avait pas été dévoilée, en partie parce qu’on préférait attendre que le Wedgwood Museum et Scotland Yard aient conduit une enquête avant de révéler la gravité du problème. De plus, les milieux professionnels craignaient évidemment que la nouvelle n’ait des répercussions négatives sur le marché. Bien que les recherches de la police n’aient pas encore abouti, l’étendue de la fraude commence à apparaître. D’après Tisch Roberts, vice-présidente de Sotheby’s Londres, c’est "la pire affaire de faux en céramique" du siècle. Le nombre de faux en circulation doit être considérable. "Il y en a fatalement quelques-uns dans les collections publiques", dit-elle. La décision de lever le secret a enfin été prise.

"L’art de la contrefaçon"
En juin, à la Foire internationale de céramique de Londres, une exposition d’objets prêtés, "The Art of Deception", organisée conjointement par le Wedgwood Museum et le Stoke-on-Trent City Museum, présentera les contrefaçons. Le catalogue, publié par la Wedgwood Society de New York, expliquera comment repérer les faux. On y trouvera les caractéristiques permettant d’identifier les pièces désignées par : "non-factory, non-period Wedgwood" ("Wedgwood hors manufacture, hors époque").

La valeur de la plupart des pièces copiées s’échelonne entre 500 et 5 000 livres sterling, (entre 4 000 et 40 000 francs environ). Ces sommes rendent la fraude profitable, tout en restant bien en dessous du prix des œuvres les plus chères, que l’on a évité de copier, car leur rareté aurait provoqué un examen plus attentif. Dans le même ordre d’idées, on a imité des pièces décoratives plutôt que des articles utilitaires et moins coûteux, et on a choisi des matières recherchées par les amateurs : le jaspe, avec ses décors en relief, qui symbolise le style Wedgwood, et le basalte noir, également très apprécié pour sa simplicité et son élégance.

Les contrefaçons sont difficiles à reconnaître. L’argile est d’une composition si proche de celle des originaux que le poids et la texture semblent corrects. Les motifs eux-mêmes ont une apparence parfaitement convaincante. Les copies produites à l’aide d’un moule réalisé à partir d’un original sont nécessairement plus petites ; mais sur les faux Wedgwood, on a espacé les décors en relief, si bien que la différence de dimension passe inaperçue. Initialement, les experts n’ont pu identifier les faux qu’en les comparant avec une pièce authentique.

L’existence de ces contrefaçons est apparue en 1992 : le 24 avril, le collectionneur américain Stanley Goldfein achète pour 12 100 dollars (environ 70 000 francs), chez Sotheby’s New York, une plaque en jaspe vert pâle ayant pour thème le Triomphe de Bacchus, portant la marque Wedgwood & Bentley, avec une datation de la fin des années 1770. Selon Goldfein lui-même, cette pièce belle et rare avait "tout ce qu’il fallait pour séduire un collectionneur". Par le plus grand des hasards, il reçoit quelques jours plus tard des photos, parmi lesquelles il découvre une plaque similaire à la sienne. Le collectionneur new-yorkais contacte alors Peter Williams, marchand et expert établi à Londres, et les deux hommes ne tardent pas à découvrir que leurs pièces sont identiques. On y relève le même petit défaut. Williams avait déjà des doutes, car on lui proposait depuis quelque temps une quantité étonnante de Wedgwood du XVIIIe siècle. Il présente donc sa plaque au Wedgwood Museum, et apprend, après comparaison avec une plaque authentique, qu’il détient un faux. Soumise au même examen, la pièce achetée à New York subit le même verdict. Sotheby’s la rembourse immédiatement.

Pour Peter Williams, il faut absolument conseiller aux collectionneurs de "vérifier la provenance au moment de l’achat et s’adresser à un marchand ou à un commissaire-priseur qui propose une garantie". On peut espérer que l’exposition du mois prochain encouragera les amateurs de Wedgwood à examiner leur collection, afin d’aboutir à une évaluation précise de l’étendue du problème.

\"The Art of Deception\", Foire internationale des céramiques, Londres, Park Lane Hotel, 10 au 13 juin 1994.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°3 du 1 mai 1994, avec le titre suivant : La plus grave affaire de faux en céramique ?

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