La photo derrière ses remparts

Pingyao accueille son troisième Festival

Par Anaïd Demir · Le Journal des Arts

Le 13 novembre 2007

À peine traversées les portes de Pingyao, le visiteur oscille entre l’impression d’entrer dans un décor de cinéma aux typiques saveurs extrême-orientales et la sensation de faire un voyage dans le temps. La ville aurait-elle été cryogénisée à l’époque médiévale ? Non, nous sommes bien en 2003, dans une incroyable cité de la province du Shanxi. Là, à 600 km à l’ouest de Pékin, les habitations en brique sont restées à échelle humaine et peu de traces du communisme sont visibles. Pas d’imposante sculpture teintée de réalisme social. Pas de larges et écrasantes avenues. Avec ses remparts en guise d’écrin datant de la dynastie Ming (XVe siècle), ses temples et ses pagodes à perte de vue, Pingyao est classée au patrimoine mondial. Et, pour la troisième année consécutive, cette irréelle cité de l’empire du Milieu accueille un festival international de photographie.

En 2001, le Festival de la photographie de Pingyao prenait ses marques. En 2002, il s’affirmait sur la scène internationale pour sa qualité et sa représentation exhaustive de tous les genres photographiques, du photoreportage à la photographie dite “plasticienne” ou conceptuelle.  Soutenu jusque-là par la province du Shanxi ainsi que par l’État français, le festival devenu international se voit alors accompagné par le gouvernement chinois. Deux sponsors viennent étayer le tout : Alcatel et L’Oréal... “parce que Pingyao le vaut bien !” Cette année, les acteurs de 2002 ont repris le flambeau derrière les fondateurs du festival : le directeur artistique, Alain Jullien, et Si Sushi, rédacteur en chef du magazine chinois People’s Photography. 
Passé le stress lié à l’épidémie du SRAS, 2003 devait logiquement être l’année de la consécration à travers une vingtaine de lieux d’expositions dont l’ancienne fabrique de textile (Cotton Textile Mill), la Maison des marchandises (WareHouse), certains précieux temples de la ville, le Musée Lu Tai… Or le festival semble de prime abord victime de son succès, noyé par son nombre faramineux d’expositions et de participants. La mainmise du gouvernement aurait imposé au directeur artistique sa pléthore de photographes officiels (issus de l’Association des photographes chinois) avec une centaine d’expositions de plus que celles prévues initialement.  Et, dans ce magma où tous les participants sont mis au même niveau, des photographies Epson aux jeunes espoirs de l’art chinois, on tente de distinguer ce qui est organisé avec passion, cohérence et réflexion de tout l’excédent : ce qui est prescrit avec nonchalance par les grandes instances. La 3e édition du Festival de Pingyao ressemble donc à une grande marmite dans laquelle l’œil essaie avec diligence de filtrer les énergies réelles. Diligence car le manque de moyens donne à certaines expositions des airs de salle des fêtes bricolées et font du système D un art : des photographies offertes au vent et à la pluie, des accrochages qui vacillent, des cadres de fortune, des Plexiglass égratignés, des cartels parfois inexistants ou simplement écrits en mandarin. Évidemment, nul ne s’attend à voir à Pingyao des accrochages tirés au cordeau et des cimaises immaculées… mais, avec un nombre moindre d’expositions, certains écueils qui nuisent à un festival d’envergure internationale auraient pu être évités.

Mondialisation et bouddhisme
C’est notamment au WareHouse que la vision du festival est la plus claire, et c’est aussi là que sont présentés les trois Prix, désignés par L’Oréal comme “meilleurs photographes”. Seuls les artistes chinois sont dans la compétition, est-il précisé. Faudrait-il déceler là une quelconque complaisance ? Le premier prix, remporté par Hei Ming, distingue une série d’amusants et inattendus portraits de moines de Shaolin. Présentés dans un format rectangulaire qui n’est pas sans rappeler les rouleaux de papier de la tradition, des moines rigolards et plaisamment complices du photographe nous font face. Particularité : chacun arbore un détail surprenant, des baskets dernier cri au téléphone mobile high-tech.  Curieusement, le visiteur ressent un malaise… mais pourquoi faudrait-il naïvement penser que la mondialisation s’arrête aux sobres murs des monastères bouddhistes ? Après tout, Pingyao elle-même, un monument à l’échelle d’une ville, n’a-t-elle pas l’air colonisée par L’Oréal et Alcatel ? On a beau être de dignes sponsors, peut-on faire passer les affiches de 6 mètres sur 4 de Lætitia Casta, Virginie Ledoyen et Gong Li, l’actrice chinoise internationale, avant les bouddhas qui honorent l’entrée des temples ? Le culte du dieu du Commerce semble encore l’emporter...
Toujours à Warehouse, le deuxième Prix décerné par le géant des cosmétiques honore Lu Guang pour une série de photographies qui sied volontairement mal à l’image de L’Oréal : des malades atteints du sida dans une province de Chine. En cause : la pauvreté. La veine sociale, documentaire et réaliste s’exprime beaucoup en ce lieu avec des images décrivant la réalité chinoise, des clichés de guerre à travers le monde ou encore des fragments de paysages. Diana Lui s’intéresse aux brassages raciaux et à leur beauté, alors que Tang Guo photographie dans un format rectangulaire les chutes d’eau et les torrents si chers à la culture du pays. Et, tandis que le Gallois Rhodri Jones part en quête de l’âme chinoise, entre tradition et modernité, l’une des vedettes des milieux de la photographie, Sebastião Salgado, s’intéresse à l’Amérique latine. Avec plus de légèreté et un côté “Brigitte Bardot”, Sylvia Plachy explore elle le rapport que l’homme entretient avec les animaux dans le monde.

Problème : ils rêvent dans des costumes Mao
Moins simple d’accès, le Cotton Mill, l’ancienne fabrique de textile, offre son dédale de salles avec une mise en scène audacieuse mais pas toujours lisible. Mais les bonnes surprises se font plus fréquentes passées les salles claustrophobiques où, dans les odeurs de graisse, les photographies chevauchent les machines les unes derrière les autres et sans logique. On y remarque notamment les effets récents du SRAS sur la population. Ailleurs, le très remarqué Song Chao, mineur de profession, a fait de ses compagnons de travail aux mines charbonneuses de véritables icônes. Yang Qiang réinvente le roman-photo à travers des séquences qui rappellent la spy cam (caméra espion). Une salle est consacrée à des autoportraits qui ravivent l’idée que l’on peut se faire de l’actualité de l’art chinois, heureusement beaucoup moins convenu que l’on croit. Quant à Ma Han, il joue avec des vues urbaines et les transforme en installations abstraites. L’exposition du Fonds national d’art contemporain (FNAC) étaye cette vision plus artistique que documentaire avec les amusantes aventures du panda de Zhao Bandi, par exemple. On retrouve aussi cet esprit artistique au hasard de quelques temples avec les caissons lumineux d’Alexandra Sa qui montrent des vues du quartier chinois à Paris sous un angle peu habituel. Le Britannique Martin Parr est aussi curieusement présent à travers ses Sleepers asiatiques.
Mais qu’en est-il de l’art chinois ? Dans l’ensemble, Pingyao en donne une vision mystérieusement sage et peu lisible. Quant au manque de liberté des commissaires de l’exposition, il se fait sentir par le travail d’un artiste qui a finalement la chance d’être censuré : Wang Nindge. Ses photographies ont été exposées in extremis dans l’hôtel fréquenté par la majorité des visiteurs internationaux. Que lui est-il reproché ? Les yeux fermés, les acteurs de ses images sont empreints d’onirisme. Problème : ils rêvent dans des costumes Mao. Nous voilà soudain violemment rappelés à la réalité : on n’efface pas, en un festival international, une réalité politique ancrée depuis des décennies... même dans une ville endormie qui ressemble à un décor de cinéma.

Le Festival international de la photographie de Pingyao, en Chine, s’est déroulé du 16 au 22 septembre. Les Prix L’Oréal et Alcatel seront exposés au MK2 Bibliothèque, à Paris, du 6 février au 28 mars 2004.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°178 du 10 octobre 2003, avec le titre suivant : La photo derrière ses remparts

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