Lundi 10 décembre 2018

Nomination

Valls 2 - Une énarque à la Culture

La nomination surprise de Fleur Pellerin à la Culture

Par Jean-Christophe Castelain · Le Journal des Arts

Le 2 septembre 2014 - 1105 mots

PARIS

Fleur Pellerin a remplacé fin août Aurélie Filippetti Rue de Valois dans un remaniement ministériel aussi rapide qu’inattendu. Alors que celle qui va redevenir députée de Moselle et maire adjointe de Metz laisse un bilan au goût d'inachevé, c’est une promotion pour l’ex-secrétaire d’État plus familière des PME et du numérique que du patrimoine et de la création.

S’il est un ministre qui requiert un long apprentissage préalable dans la « société civile », c’est bien le ministre de la Culture et de la Communication. André Malraux, Michel Guy ou Jack Lang en sont de bons exemples. Pourtant conformément à ses principes, François Hollande a tenu à nommer à nouveau une politique pour remplacer Aurélie Filippetti. Certes Fleur Pellerin n’a pas reçu l’onction du suffrage universel comme son prédécesseur, mais elle appartient à la haute fonction publique. Et son passage de 2007 à 2008 dans un cabinet de conseil en communication (Tilder) est un bien maigre viatique pour protéger le patrimoine, encourager la création et ouvrir la culture au plus grand monde.
Indépendamment du symbole (une femme, jeune, incarnant la diversité), le président et son Premier ministre semblent avoir misé sur sa capacité à comprendre les dossiers. Sa formation plaide en ce sens : diplômée d’une école de commerce (l’Essec) à l’âge de 21 ans, de Science Po Paris à 23 ans et énarque à 27 ans (promotion Averroès). C’est une belle mécanique intellectuelle qu’elle a mise au service de la Cour des comptes de 2009 à 2012, puis de la campagne de François Hollande en charge de la société et de l’économie numérique.

Une compétence reconnue dans le numérique
C’est donc tout naturellement que le candidat devenu président lui confie en mai 2012 le ministère délégué aux PME, à l’Innovation et à l’Économie numérique. Chapeautée par un Arnaud Montebourg omniprésent, elle trouve cependant un espace médiatique dans le soutien aux entreprises numériques où elle trouve un accueil favorable, créant le label French Tech dont elle assure la promotion à l’international. Son passage d’avril à août 2014 au secrétariat d’État chargé du Commerce extérieur, de la promotion du Tourisme et des Français de l’étranger, auprès du ministre des Affaires étrangères et du Développement international est trop court pour qu’elle ait eu le temps d’y laisser sa marque.

Cette compétence reconnue dans le numérique est bien évidemment un atout pour gérer le dossier Amazon et la défense des libraires et éditeurs, l’arrivée de Netflix en France qui va mettre à mal l’écosystème de la création et de la diffusion cinématographique ou encore l’emprise de Google et ses conséquences sur la situation des auteurs et éditeurs. Elle va peut-être enfin mettre en application certaines recommandations formulées dans le Rapport Lescure, laissé en jachère par Aurélie Filippetti. La nouvelle ministre sera également très en capacité pour prendre les bonnes décisions relevant de l’économie de la culture et d’assurer le rayonnement de la culture française dans le monde, comme elle le soulignait dans son discours lors de la passation des pouvoirs.
Dans l’immédiat elle va devoir rendre les derniers arbitrages pour le budget 2015, dans un contexte plus favorable que les deux années précédentes, puisque son prédécesseur a obtenu une stabilité de son budget pour les trois ans à venir. Hors audiovisuel, il passe de 3,023 milliards d’euros à… 3,026 milliards
d’euros.

L’interrogation principale porte sur sa capacité à « incarner » la fonction. Son profil de technicien qui séduit les chefs d’entreprise peut mal passer auprès du monde de la culture, toujours très sensible à la flamboyance de la personnalité et du verbe et prompte à dénoncer les techniciens trop technocrates.

Filippetti : un mandat inachevé

Aurélie Filippetti est partie trop tôt pour laisser un bilan positif. Les deux grandes lois, certes un peu fourre-tout, l’une sur le patrimoine et l’autre sur la création, qui devaient acter plusieurs de ses annonces sont toujours dans le circuit interministériel. Plusieurs fois repoussées, elles vont encore être retardées par le remaniement d’août 2014 et surtout un calendrier législatif chargé. Sans compter le changement probable de majorité au Sénat qui devrait ralentir les votes. Au plan budgétaire, il est difficile de lui reprocher d’avoir accepté des baisses de ses crédits. Les quelques millions d’euros qui lui ont été retirés relèvent surtout du symbole quand on regarde les coupes dans les budgets de la culture partout ailleurs en Europe. Fallait-il participer même symboliquement à l’équilibre des finances publiques au prix du mécontentement des acteurs culturels ? L’histoire jugera. On retiendra cependant qu’elle a su résister aux assauts de Bercy pour réduire les avantages fiscaux du mécénat et au populisme de quelques parlementaires qui voulaient réintroduire les œuvres d’art dans l’ISF. En revanche on peut contester ses arbitrages budgétaires trop souvent déterminés par la pression de la rue. En clair le spectacle vivant a toujours été privilégié par rapport aux musées et patrimoine, comme en témoigne encore le collectif budgétaire 2014, où les crédits du Patrimoine ont été réduits de 6,2 %, alors que ceux de la Création l’ont été très peu. Ce tropisme pour le spectacle vivant est moins marqué dans ses décisions non budgétaires.

Ainsi, si elle a mis fin à la Maison de l’histoire de France, un acte fondateur de son ministère et que beaucoup d’historiens regrettent, elle a su remettre sur les rails le Louvre Abou Dhabi, trouvé une solution pour les réserves du Louvre (à Lens) et confié l’hôtel de la Marine au Centre des monuments nationaux. On ne retiendra le gadget sur la circulation des œuvres d’art que pour l’anecdote. Un décompte qui inclurait les nominations dans tout le secteur de la création reste à faire, mais il semble bien qu’Aurélie Filippetti ait procédé à plus de nominations ou reconductions que ses prédécesseurs en deux ans, non sans une certaine rudesse. Elle n’a pas hésité à remercier ou pousser vers la sortie les anciens directeurs et directrices du Centre des monuments nationaux, du Musée Picasso ou du Musée Guimet, tout en renouvelant Bruno Racine à la BnF ou Guy Cogeval au Musée d’Orsay. Le bien-fondé des nominations de Bernard Blistène au MNAM, de Jean-Luc Martinez au Louvre ou de sa proche conseillère Romane Sarfati à la Cité de la céramique reste à démontrer. Il lui est fait beaucoup crédit ces jours-ci d’avoir réussi à exclure la Culture des négociations actuelles transatlantiques (TAFTA). C’est cependant oublier que dès mai 2013 le Parlement européen avait voté une résolution en ce sens. En définitive, le plus grand échec de son ministère, dans le domaine de la Culture aura été l’éducation artistique et culturelle, pourtant une priorité du candidat Hollande. Les annonces grandiloquentes en ce domaine cachent la médiocrité des mesures prises.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°418 du 5 septembre 2014, avec le titre suivant : La nomination surprise de Fleur Pellerin à la Culture

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