La France se réveille

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 7 janvier 2005

Les dispositions juridiques et fiscales votées en 2002 puis en 2003 ont donné un nouveau souffle au mécénat culturel d’entreprise. Un engagement attendu depuis longtemps.

Si la France accusait un sérieux retard dans le domaine, notamment par rapport aux pays anglo-saxons, la loi du 4 janvier 2002 relative aux musées de France et celle votée le 1er août 2003 (lire p. 20) semblent avoir donné un élan décisif au mécénat culturel d’entreprise. C’est PGA Holding, leader français de la distribution automobile, installé à Poitiers, qui a ouvert les festivités. Amateur d’art, parrain d’événements culturels régionaux, il a eu recours le premier aux dispositions fiscales permettant une réduction de l’impôt égale à 90 % du coût d’acquisition d’un trésor national. Le mécène, déboursant pour l’occasion trois millions d’euros, a jeté son dévolu sur Les Divertissements champêtres peints par Jean-Baptiste Oudry vers 1720 – venus enrichir les collections du Musée du Louvre. En juillet 2003, Pernod-Ricard offre à son tour, au Centre Pompidou cette fois, la Tête en profondeur (1930) de Julio González (estimée à 3,2 millions d’euros). Puis Axa achète en novembre 2003, à destination du département des Arts graphiques du Louvre, deux sanguines de Rosso Fiorentino, ce pour 686 000 euros. La plus spectaculaire des opérations reste, à l’heure actuelle, l’acquisition en mai 2004 par le groupe Carrefour d’un lot de 130 dessins italiens pour plus de 11 millions d’euros (lire p. 17). « Nous avons eu un véritable coup de cœur pour cette collection, explique Philippe Rabit, conseiller du président de Carrefour. Sachant que nous étions sensibilisés aux nouvelles dispositions, la direction des Musées de France s’est tournée vers nous assez vite. »

20 nouvelles fondations
Si Carrefour – dont le budget mécénat, tous domaines confondus, s’élève à 4,5 millions d’euros par an –, LVMH, la Fondation EDF, la Fondation Cartier ou la Caisse des dépôts et consignations n’ont pas attendu la nouvelle législation pour assumer un rôle de mécène, les réductions fiscales devraient permettre à ces sociétés de développer leurs actions. « Nous ne souhaitons pas nous disperser et préférons poursuivre nos activités dans le domaine de la restauration et de la publication, pour lesquels nous nous sommes engagés de manière continue, précise Jean-Jacques Goron, délégué général adjoint de la Fondation BNP-Paribas. En revanche, avec les nouvelles dispositions fiscales, nous espérons une augmentation de notre budget mécénat. » Il faudra attendre 2006 pour chiffrer les avancées en la matière, mais Marianne Eshet, déléguée à l’Admical (1), association qui soutient et promeut le mécénat en France depuis vingt-cinq ans, pressent « une nette stabilité voire une légère hausse des budgets consacrés au mécénat ». En outre, certains signes ne trompent pas : depuis août 2003, une vingtaine de fondations d’entreprises ont été créées, à l’origine desquelles on recense une dizaine de PME (petites et moyennes entreprises). Inciter de nouveaux acteurs à soutenir la création et le patrimoine, c’est là l’intérêt des lois de 2002 et 2003. L’entreprise de Jean-Paul Blachère, Blachère Illuminations SAs, spécialisée dans les artifices de la lumière, vient ainsi de faire son entrée sur la scène culturelle en choisissant de promouvoir les arts africains.
Avec les panneaux d’Oudry, PGA Holding reste peut-être le meilleur exemple de l’intérêt que suscite le mécénat depuis les lois de 2002 et 2003. « Je suis convaincu que les PME vont se lancer dans l’aventure au niveau local. La nouvelle loi devrait leur permettre d’exprimer leur attachement au territoire. Dans l’histoire, tout le monde y trouve son compte : l’État, les musées, les entreprises et le public », note Philippe Rabit. Au ministère de la Culture, on se félicite déjà des résultats : l’apport des dispositions fiscales aurait permis en 2004 de doubler le crédit d’acquisition pour les musées nationaux, qui dépasserait les 20 millions d’euros.

Manque à gagner pour Bercy
Reste à mettre en place une information digne de ce nom en direction de tous les partenaires potentiels – petites, moyennes ou grandes entreprises – sur les possibilités et avantages qu’offre aujourd’hui le mécénat. Et de tous les aspects qu’il peut prendre, de la restauration aux expositions en passant par l’équipement d’un musée, pour l’accueil du public par exemple… De son côté, Bercy ne fait pas une publicité à outrance, le mécénat des entreprises représentant pour le ministère des Finances un sérieux manque à gagner. Souhaitons qu’à long terme, si les actions des mécènes pèsent réellement dans la balance, cela n’entraîne pas une diminution du budget de la Culture. « Nous n’en sommes pas du tout là ! Même si les nouvelles lois ont donné un réel élan au mécénat, il ne faut pas oublier que l’offre culturelle se développe énormément, nous allons donc avoir besoin de plus en plus d’argent dans ce domaine », précise Marianne Eshet.
Pour les musées aussi, intéresser et attirer les mécènes représente un défi important. Le mécénat est souvent affaire de relation, de contact, et c’est une tâche délicate que de valoriser son projet auprès d’une entreprise – ces questions feront l’objet d’un colloque, prévu à Lyon en février (lire l’encadré). Aux mécènes, enfin, de s’engager à long terme et en faveur d’actions pas nécessairement spectaculaires, en se tournant également vers les milieux associatifs, lesquels ont cruellement besoin d’aide… « Il faut laisser un peu de temps aux entreprises ; finalement, peu de gens savent réellement en quoi consiste le mécénat. Mais j’ai bon espoir, cela ne peut que se développer… Et il ne faut pas oublier que les particuliers sont eux aussi concernés par les nouvelles mesures », conclut Jean-Jacques Goron. En bonne voie, le mécénat français n’en est finalement qu’à ses débuts.

(1) Association pour le développement du mécénat industriel et commercial.

« Entreprises et musées : quels dialogues ? »

Le mécénat revêt aujourd’hui une importance croissante pour les musées. Lyon réunit conservateurs et chefs d’entreprises pour s’interroger sur les multiples possibilités qu’il offre. Quels sont les avantages pour l’entreprise mécène, en termes d’image, de communication interne ou, tout simplement, fiscalement ? Quels sont les enjeux actuels de la restauration des œuvres d’art ? Comment développer conjointement mécénat culturel et solidarité ? Comment organiser une exposition commune musée/entreprise ? Autant de questions auxquelles le colloque tentera de répondre. - Rencontres organisées le 17 février par l’Admical au Musée des beaux-arts, 20, place des Terreaux, 69001 Lyon, rens. Nicole Guidicelli, Admical, tél. 04 72 10 58 80 (après-midi), nicole.guidicelli@free.fr

Informations auprès de l’Admical

01 42 55 20 01, www.admical.org, tous les contacts sont accessibles sur le site du ministère de la Culture, www.culture.gouv.fr.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°206 du 7 janvier 2005, avec le titre suivant : La France se réveille

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