Mesure

La difficile évaluation des aides

Multiplicité des attentes et besoins des artistes, pluralité des dispositifs et des objectifs, nécessité d’un temps long… L’appréciation de l’efficacité des aides à la création est complexe.

Pourquoi soutient-on la création ? S’inscrit-on dans une action globale, à l’échelle macroéconomique du secteur ou dans une analyse individuelle, centrée sur des parcours d’artistes à encourager ou récompenser ? À la Direction générale de la création artistique (DGCA), les deux logiques se complètent : « ce sont des questions territoriales, d’animation d’écosystèmes locaux. Il s’agit d’aider des artistes à vivre et travailler partout sur le territoire, dans une logique d’accompagnement et de professionnalisation ».

À l’heure d’évaluer les actions, la logique individuelle l’emporte néanmoins : on juge un soutien à son adéquation au parcours de l’artiste. Une aide pertinente permet au bénéficiaire de progresser en douceur, avec des moyens supplémentaires pour la production (voire la diffusion) ni marginaux, ni démesurés. Premier obstacle, on ne  peut juger que sur le long terme. Ensuite, chaque carrière a sa dynamique propre : certains artistes se révèlent tôt, tard, progressivement, brusquement. Enfin, faire reposer l’analyse d’un dispositif sur ses seuls bénéficiaires fait courir le risque de le valider éternellement, à tort.

Inversement, raisonner à l’échelle collective manque de fondement empirique : le périmètre global des aides individuelles à la création (AIC) n’a pas d’autre origine qu’une ligne budgétaire apposée par Bercy : pourquoi soutenir directement 150 artistes par an à l’échelle nationale, plutôt que 15 ou 1 500 ? Un des objectifs de la politique culturelle est de tenter de corriger l’incapacité structurelle du marché à valoriser le travail d’artistes qui, sans soutien et face à un univers trop concurrentiel, abandonneraient leur carrière alors que la société juge leur création utile au bien commun. Comment dimensionner a priori un tel impératif ?

Légitimer et libérer la création
Ce problème insoluble amène à proposer des ajustements du système donné, plutôt que discuter le système lui-même. Ici, la ligne de fracture se situe entre ceux qui se sentent intégrés dans le système et ceux qui s’en sentent – à tort ou à raison – exclus.

Sans surprise, du côté des galeristes, l’évaluation des aides repose sur les ventes : « l’aide à la création est pertinente si l’œuvre produite est vendue », tranche Caroline Maestrali, chez Art : Concept. Chez les artistes, on raisonne sur le (très) long terme : « une aide judicieuse alimente la permanence d’un travail, d’une démarche : si elle déclenche un nouveau projet et des questions nouvelles pendant un an, elle doit surtout s’inscrire dans la durée, éviter l’effet paillette », explique Françoise Pétrovitch, qui ajoute : « ma première aide, reçue du CNAP, m’a donné confiance avant de me donner un budget : je l’ai ressentie comme une autorisation ou une invitation à me professionnaliser durablement ».
Pauline Bastard a bénéficié d’une bourse du Centre national des arts plastiques (CNAP) en 2014 et d’un financement de la Fondation nationale des arts graphiques et plastiques en 2013. Elle a été lauréate des Audi Talents Awards en octobre dernier. « J’aurais peut-être réalisé mes projets sans ces aides, mais avec des moyens moindres. L’aide est bénéfique parce qu’elle permet de dimensionner les choses différemment ». Sur ces deux années exceptionnelles, les aides représentent une grande partie de ses moyens de production. « Ces dispositifs sont essentiels et leur impact se voit à long terme ». Pour Lucie et Simon, duo lauréat du prix HSBC pour la photographie, l’impact a été surtout dans la notoriété : « le cas de la photo est différent : les frais de production sont plus réguliers. Un prix aussi reconnu est surtout bénéfique pour de jeunes artistes comme nous, en ce qu’il change le regard des institutions sur notre travail ».

Chez les administrateurs des aides, on veille surtout à la transparence. Les documents rédigés par le CNAP sont clairs, détaillent la composition des commissions. Les bénéficiaires et les montants sont connus, les résultats observés. « Nous avons un système de vote par indicateur, note et classement. Chaque commission est souveraine, décide du nombre d’artistes qu’elle soutient avec une enveloppe annuelle », explique Yves Robert, directeur du CNAP. Sur l’évaluation des aides ? « On ne peut pas contrôler les artistes un à un dans les ateliers pour vérifier que la production est bien terminée dans les délais impartis. Mais chez la plupart, le soutien porte ses fruits ». Sur le côté quantitatif, le CNAP n’a pas de critère absolu : « le nombre de demandes est stable, c’est bon signe. Raisonner en nombre d’artistes soutenus serait une logique plus clientéliste, qui n’est pas la nôtre ». À la DGCA, on confirme le postulat : « notre rôle c’est rechercher l’efficience du système, le rapport entre les moyens et les résultats obtenus ».

Financer une professionalisation
Entre l’efficience et la pertinence, la nuance est là. D’où un désaccord avec le Comité des artistes auteurs plasticiens (CAAP), dont une administratrice explique : « Les dispositifs d’aides restent purement homéopathiques. Il y a peu de dossiers car les artistes s’autocensurent devant la faible probabilité d’être retenu ». Un argument qu’écarte la DGCA, qui assume « la distinction entre aide sociale et aide artistique ». Mais le CAAP questionne aussi le choix de l’émergence : « un artiste n’a pas plus de besoins parce qu’il est jeune. Une carrière est faite de hauts et de bas. Il faut éviter le jeunisme. Ou alors financer davantage les structures qui aident à la professionnalisation (…) plutôt que de créer des aides à destination des galeries » (voir IFCIC, ci-contre). Même son de cloche à la Fédération des réseaux et associations d’artistes plasticiens (FRAAP) qui critique aussi la nature des dossiers exigés : « Cette dimension systématique du “projet”, donc d’une création par à-coups, est contradictoire avec la construction d’un développement artistique continu et avec l’autonomie de l’artiste ».

Un sentiment diffus domine de ces critiques : le système serait endogène, apanage d’un petit milieu fermé. La FRAAP (Fédération des réseaux et associations d’artistes plasticiens) explique que les artistes bénéficiaires de ces aides sont nécessairement « intégrés dans l’institution ». On comprend par là qu’ils ont intériorisé les normes du milieu – ce qui ne nie en rien leur talent – dont une majorité d’autres sont exclus. Qu’en est-il ? Le dispositif est-il fermé ? Il faut différencier les cas. Pour les AIC des Drac, le ministère estime à 90 % la proportion de primo-bénéficiaires chaque année, ce qui contredit clairement, à l’échelle territoriale, cette intuition. Au CNAP, les taux de primo-bénéficiaires sont stables autour de 60 % depuis trois ans. Autrement dit, le CNAP soutient chaque année 40 % d’artistes qu’il a déjà aidés par le passé. Comment juger du chiffre adéquat ? Le ministère, lui, s’impose comme objectif celui de 33 % de primo-bénéficiaires, sans pouvoir étayer son choix.  20 % des bénéficiaires des aides du CNAP et de la FNAGP (Fondation nationale des arts graphiques et plastiques) sont communs. Ce taux raisonnable dément l’idée d’un secteur trop fermé, mais montre en revanche que privé et public ont la même cible : les artistes émergents. Il illustre aussi le fait que les commissions sont le reflet du goût des experts qui les composent et que l’influence du milieu commun est inévitable. C’est ce qui explique l’image plus démocratique du 1 % artistique, auprès du CAAP : « outre les experts, les comités de sélection intègrent des usagers, et surtout des artistes. Ce devrait être le cas de toutes les commissions ».

En 1992, Raymonde Moulin écrivait (1) : « dans le cas des politiques distributives d’aides à la création, le dilemme est celui de l’égalitarisme et de l’élitisme (…) Il n’existe sans doute aucun exemple historique d’une société qui soit parvenue à surmonter de façon parfaite l’antinomie de la liberté de la création et de la sécurité du créateur ». Vingt ans plus tard, cela reste vrai.

Note

(1) Raymonde Moulin, op. cit.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°428 du 30 janvier 2015, avec le titre suivant : La difficile évaluation des aides

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