Samedi 17 novembre 2018

La culture victime de coupes budgétaires aux USA

Plusieurs gouverneurs d’États fédérés des États-Unis ont annoncé des baisses drastiques pour 2004

Le Journal des Arts

Le 4 avril 2003 - 1552 mots

Alors que les troupes américaines occupent l’Irak et que George W. Bush a demandé au Congrès 74,7 milliards de dollars (69,3 milliards d’euros) pour la guerre, les subventions publiques pour la culture s’apprêtent à être revues à la baisse aux États-Unis. En effet, quand le couperet du gouvernement américain tombe sur les dépenses publiques, les arts et la culture sont les premiers à en pâtir. Le système, bien huilé aux États-Unis, des legs et des donations, n’a pas échappé à l’effondrement de l’économie depuis les élections présidentielles de 2000. Aussi l’avenir est-il incertain pour les petits organismes culturels du pays qui dépendent des financements publics.

NEW YORK - Afin de réduire les déficits publics, certains gouverneurs d’États fédérés des États-Unis d’Amérique avancent des propositions de restriction des budgets culturels sans précédent. Le plus radical d’entre eux est James E. McGreevey, gouverneur de l’État du New Jersey. Son projet de budget diminuerait de 32 millions de dollars (30 millions d’euros) le déficit public de l’État – qui s’élève à 5 milliards de dollars –, par la suppression pure et simple du Council on the Arts (Conseil des arts), de la Commission historique, mais aussi d’un fidéicommis dédié au soutien d’organismes culturels en difficulté. Pourtant, James E. McGreevey et sa famille posaient, il y a quelques mois encore, pour une publicité intitulée “Découvrez les arts du New Jersey”. Le gouverneur avait alors promis d’augmenter le financement des arts et de la culture. Ses homologues de l’Arizona et du Missouri ont quant à eux proposé la suppression de leurs commissions culturelles, tandis que le gouverneur de Floride, Jeb Bush – le frère du président –, a l’intention de fermer définitivement la Bibliothèque de l’État. Face à un déficit dépassant probablement les 30 milliards de dollars, le gouverneur de Californie, Gray Davis, a présenté un budget culturel de 11,5 millions de dollars, soit équivalant à la moitié du montant de l’année dernière, et à près du tiers du budget de 2000. À New York, le gouverneur George Pataki s’est positionné en faveur d’une baisse de 15 %, faisant ainsi passer le plus important budget culturel de la nation de 44 millions à 37,4 millions de dollars.
Un porte-parole de l’Assemblée nationale des organismes culturels d’État a déclaré que 42 États ont appliqué des restrictions budgétaires dans le domaine des arts l’année dernière, celles des États de Californie et du Massachusetts représentant à elles seules une perte de 44 millions de dollars. En deux ans, le financement culturel des États est passé de 410 à environ 350 millions de dollars en 2002-2003, et 2004 promet d’être pire. Il reste cependant un long chemin à parcourir avant que ces propositions ne soient véritablement votées. Les restrictions décidées pourraient se révéler beaucoup moins sévères d’ici à la ratification des budgets de l’exercice 2004, au début de l’été. En fait, certains pensent que ces annonces drastiques sont faites dans le but délibéré de choquer la communauté des arts et de la culture, ce afin de lui faire accepter des diminutions plus modestes.

“Pauvreté psychique”
Doit-on y voir un coup de bluff de la part des gouverneurs ? Pas tout à fait, car ils n’ont pas d’autre choix que d’imposer des coupes. Contrairement au gouvernement fédéral, qui peut entretenir des déficits, les États fédérés sont forcés par la Constitution de maintenir l’équilibre de leurs budgets. Même si les fonds réservés aux arts ne représentent qu’une fraction infime de l’ensemble du budget des États fédérés (1), la communauté des arts admet qu’elle doit se serrer la ceinture à cause du déclin des recettes fiscales. Elle entend s’assurer que ces réductions seront proportionnelles aux différents secteurs de la vie économique. Alors que les acteurs culturels se mobilisent, adressent des pétitions aux élus et organisent des rassemblements, les gouverneurs les exhortent à trouver d’autres sources de financement. Mais les dons des entreprises, des fondations et des particuliers accusent également une forte baisse. Selon une enquête de la Chronicle of Philanthropy, la somme totale provenant des soixante plus importants donateurs a chuté de 12,7 à 4,6 milliards de dollars entre 2001 et 2002. Cette étude attribue cette baisse à la mauvaise santé de l’économie et à la pénurie de dons dépassant le milliard de dollars. En 2001, trois dons entraient dans cette catégorie contre un seul en 2002 : le legs d’art impressionniste et post-impressionniste fait par Walter Annenberg au Metropolitan Museum of Art de New York. D’autre part, les montants pour 2001 et 2002 sont approximativement les mêmes, mais les chercheurs identifient des tendances troublantes : “Une mode qui se répand parmi les donateurs consiste à prendre des engagements à long terme plutôt que de procéder franchement à des dons comptants, différant ainsi les paiements sur les engagements précédents, et se faisant de plus en plus prier pour renouveler les promesses de dons.” Même les plus riches calment leur ardeur, un phénomène que l’on appelle la “pauvreté psychique”.
Les bénéfices des entreprises et les dotations des fondations sont en chute libre, au même titre que les financements qui ont délaissé les arts pour se consacrer aux causes sociales. “Les résultats financiers ont décliné de manière significative durant ces trois dernières années, ce qui a conduit la Fondation Rockefeller à concentrer sa politique de subvention sur les défis lancés par la pauvreté”, rapporte Andre Oliver, un directeur délégué de la fondation dont le centre d’opérations à but non lucratif est basé à New York. Il ajoute que les subventions de Rockefeller dans le domaine des arts et des sciences humaines atteignaient les 19 millions de dollars en 2002, mais que la fondation s’attend “pour 2003 à un net déclin du financement dans le domaine culturel, proportionnel à la baisse générale de ses subventions cette année”.
Sur la Côte ouest, les dons faits à seize fondations de la région de San Francisco ont suivi l’effondrement de la Netéconomie, dégringolant de 55 à 44 millions de dollars entre 2001 et 2002. Selon une étude d’une fondation basée en Californie, ce chiffre devrait tomber à 25 millions de dollars en 2003.

Hausses et réductions
À Washington, les arts jouissent d’un soutien unanime de la classe politique, contrairement à la fin du XXe siècle pendant les “guerres de la culture”. En dépit des déficits fédéraux qui se dessinent et de la guerre menée actuellement par les États-Unis contre l’Irak, le président George W. Bush a proposé de reconduire la subvention au National Endowment for the Arts (la Fondation nationale pour les arts et la culture) à son niveau actuel de 117,5 millions de dollars (selon la loi, 40 % de cette somme est directement destiné aux organismes culturels d’État). Dans le même temps, le président souhaite porter la subvention pour le National Endowment for the Humanities (la Fondation nationale pour les sciences humaines) à 152 millions de dollars et faire passer le budget de l’Institut pour les musées et la bibliothèque des sciences de 32 à 242 millions de dollars. Le financement de la Smithsonian Institution exploserait de 38 à 567 millions de dollars, tandis que celui de la National Gallery de Washington passerait de ses habituels 6 millions à 100,4 millions de dollars. Mais, en s’efforçant de diminuer les impôts pour les Américains les plus aisés, l’administration Bush menace actuellement la seule véritable forme de soutien fédéral pour la culture : l’allègement fiscal sur les dons de bienfaisance, et particulièrement sur les droits de succession, qui sont, en dehors de la tradition remontant à la fondation du pays, l’une des principales motivations des bienfaiteurs aux États-Unis. Selon le Centre sur la philanthropie de l’université de l’Indiana, les Américains ont fait cadeau en 2001 de 212 milliards de dollars, dont 12 milliards de dollars pour les arts et la culture. Sans une déduction fiscale sur les legs, seraient-ils aussi généreux ?
À New York City, où la culture bénéficie d’un statut privilégié, le maire Michael Bloomberg a réduit de 6 % le budget dédié aux arts cette année, et a proposé une diminution supplémentaire de 11,5 % pour l’an prochain. “Si nous renonçons à ces 17,5 %, nous arriverons à un total de 102 millions de dollars, ce qui était à peu près le budget de l’année fiscale 1999, indique Kate Levin, membre de la commission des Affaires culturelles. S’il s’agit d’un roulement sur quatre ans, cela ne fait pas une grosse différence ; mais, ce qui est pénible, c’est que cela intervient subitement après une période de forte expansion. Il y aura des licenciements et des mutations au programme.” Elle ajoute : “Nous avons proposé de faire en sorte que les coupes budgétaires concernent moins les petites fondations que les grandes, qui sont plus aptes à trouver d’autres sources de financement. Mais nous n’avons aucun projet de suppression totale de quelque programme que ce soit”. Puis, se transformant en porte-parole des défenseurs des arts à travers le pays, Kate Levin annonce : “Il est très inquiétant de voir que, pour une raison ou une autre, il est aisé de supprimer complètement le financement culturel. C’est vrai non seulement pour le gouvernement, mais également pour les fondations importantes. Le bon travail effectué par ce secteur n’est pas aussi manifeste qu’il devrait l’être aux yeux des gens qui prennent des décisions concernant le financement.”

(1) Sur 1 000 dollars dépensés, seulement 63 cents sont destinés aux organismes culturels d’État, soit 0,06 %.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°168 du 4 avril 2003, avec le titre suivant : La culture victime de coupes budgétaires aux USA

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