Qatar - Soft power

La coupe du monde de football 2022, un enjeu majeur pour le Qatar

Par Jean-Christophe Castelain · Le Journal des Arts

Le 31 janvier 2022 - 1138 mots

DOHA / QATAR

Le riche petit État du golfe Persique veut profiter de l’événement pour mieux se faire connaître et attirer des touristes.

Al Janoub Stadium. © Qatar Tourism
Al Janoub Stadium.
© Qatar Tourism

Doha. Du 21 novembre au 18 décembre prochain, une bonne partie de la planète aura les yeux tournés vers le Qatar : c’est exactement l’effet recherché par la pétromonarchie. La famille Al-Thani, à la tête de l’émirat, a fait feu de tout bois pour convaincre en 2010 la Fifa (Fédération internationale de football) de lui confier l’organisation de la manifestation, laquelle a accepté de la déplacer de l’été à la fin de l’année pour tenir compte de la température (plus clémente en fin d’après-midi en cette saison).

Parmi les nombreux objectifs directs et indirects recherchés par le pays à travers cet événement, il y a d’abord la volonté d’apparaître plus gros qu’il n’est, coincé entre d’un côté son puissant et ex-allié l’Arabie saoudite, et de l’autre, les Émirats arabes unis (EAU). Un objectif déjà poursuivi par le biais de sa chaîne Al-Jazira et plus récemment son rôle de médiateur avec les talibans lors de la crise afghane. Plus concrètement, le Qatar, comme les autres États de la région, prépare l’après-pétrole (le gaz dans son cas) et mise sur le tourisme pour compenser la perte attendue progressive de recettes.

Tripler le nombre de touristes

Longtemps cela n’a pas été une préoccupation pour la péninsule qui a laissé les EAU et en particulier Dubaï devenir une destination à la mode attirant, avant le Covid-19, 12 millions de touristes par an. Mais la concurrence commence à s’aiguiser : mis à part le Yémen (en guerre), le sultanat d’Oman et plus encore l’Arabie saoudite – avec son projet à Al-Ula – veulent aussi leur part du marché touristique. Le Qatar a donc décidé de réagir et s’est lancé pour défi de tripler le nombre de touristes d’ici à 2030 jusqu’à atteindre les 6 millions de visiteurs.

Le pays ne manque pas d’atouts face à ses concurrents régionaux : la mer et les plages (bien qu’un peu ennuyeuses), le soleil, des hôtels tous plus luxueux les uns que les autres (dont nombre sont en cours de construction), le désert, des méga-centres commerciaux, un niveau de sécurité très élevé et une compagnie aérienne doublée d’un aéroport devenu un hub régional. Doha n’offre cependant pas l’ambiance électrique de Dubaï (qui n’est pourtant pas New York ou Hongkong !). Un handicap que la cité compte dépasser grâce à l’énergie dégagée par le 1,2 million de visiteurs attendus pendant un mois à la fin de l’année. Des visiteurs qu’il va falloir occuper dans la journée avant les matchs. Le Qatar espère qu’entre la plage et le shopping ils iront dans les lieux culturels et en feront la publicité de retour dans leur pays.

Doha n’a pas à rougir de son offre en la matière, face en particulier à Abou Dhabi où seul pour l’instant le Louvre-Abu Dhabi est ouvert. Mais si cet émirat a réduit ses ambitions, un musée national d’histoire et une antenne du Guggenheim sont en cours de construction et devraient voir le jour dans les années qui viennent. On relève d’ailleurs une différence notable entre les deux stratégies : là où Abou Dhabi mise sur l’art universel, en particulier occidental, Doha semble privilégier l’art islamique ou arabe. Autre différence : dans les EAU, les musées (actuels et futurs) sont à Abou Dhabi et l’ambiance est à Dubaï, deux villes émiraties tout de même séparées par 140 kilomètres de désert.

Huit immenses stades

Autre point commun aux deux (voire trois) capitales : l’architecture. C’est un aspect auquel les Européens et leurs villes anciennes prêtent moins attention et qui, dans la péninsule Arabique, prend une dimension spectaculaire. Outre le fait que les bâtiments poussent comme des champignons, nombreux sont les édifices gigantesques et offrant des architectures inouïes. Et les architectes des stades construits pour la Coupe du monde ont rivalisé d’imagination. Pas moins de huit stades ont été construits et sont achevés ou en cours d’achèvement. Plus précisément sept, puis que le Khalifa International Stadium existe depuis 1976 et a été rénové en 2017. Il en restera sept après la compétition : le Ras Abu Aboud Stadium, construit à partir de conteneurs de bateaux, sera démonté et certains de ses éléments seront donnés à d’autres pays, à l’instar des nombreux sièges de stades qui réduiront ensuite la voilure. Il est vrai que l’on se demande ce que les Qataris vont faire de sept immenses stades. La plupart sont reliés par un métro construit pour l’occasion. Tous affichent des formes audacieuses plus ou moins inspirées par des éléments locaux. Le stade Al-Janoub, dessiné par Zaha Hadid (disparue en 2016), s’inspire des coques des bateaux de pêche, le stade de la Cité de l’Éducation reprend la forme d’un diamant taillé (que l’on trouve plus dans les boutiques que dans le sous-sol du Qatar), le stade Al-Bayt rappelle les tentes des Bédouins, le stade Al-Thumama évoque le couvre-chef traditionnel, le stade d’Al-Rayyan offre une surface ondulée comme les dunes. Enfin le plus important (il accueillera les matchs d’ouverture et la finale), le stade Lusail, conçu par le cabinet Foster + Partners, s’inspire de l’artisanat.

L’exemple de la dernière Coupe du monde, en 2018 en Russie, montre cependant qu’un tel événement, si important soit-il, ne peut à lui seul modifier une image en profondeur, surtout lorsque le pays organisateur se saborde lui-même. Si en juillet 2018 la Russie de Poutine avait su se montrer sous un jour favorable et faire oublier l’annexion de la Crimée en 2014, elle a depuis multiplié les atteintes aux droits de l’homme à l’intérieur et accru son hostilité à l’extérieur. L’irruption de membres des Pussy Riot sur le terrain lors de la finale (gagnée par la France) en était le signal d’alarme.

La question des ouvriers du bâtiment  

En novembre 2021, Cécile Coudriou, la présidente d’Amnesty International France, signait une tribune dans Le Monde dénonçant les conditions de vie des migrants travaillant sur les chantiers de la Coupe du monde. Elle pointait la chaleur accablante, les pauses insuffisantes, les faibles salaires, l’interdiction de s’exprimer publiquement et l’interdiction de quitter son employeur et le pays sans l’accord de celui-ci. Elle dénonçait enfin les accidents du travail et les morts. Sur place, on rétorque que si ces gens sont des centaines de milliers à venir, c’est qu’ils y trouvent leur compte, que les conditions de travail sont certes difficiles en raison du climat mais que les autorités essayent de les rendre moins dures, et que la kafala, ce système de parrainage à l’embauche, a été réformé. Quelques mois auparavant, également dans le Monde, Cheikh Thamer Bin Hamad Al-Thani, porte-parole du gouvernement du Qatar, réfutait l’accusation relayée par The Gardian selon laquelle 6 500 travailleurs seraient morts depuis 2011 sur les divers chantiers liés à la Coupe, et avançait le chiffre de 3 morts.

 

Jean-Christophe Castelain

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°581 du 21 janvier 2022, avec le titre suivant : La coupe du monde de football 2022, un enjeu majeur pour le Qatar

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