La bulle des musées a éclaté

Le Journal des Arts

Le 10 janvier 2003

Alors que le Los Angeles County Museum of Art (Lacma) vient de renoncer à la construction de son extension, la Fondation Guggenheim a annoncé qu’elle abandonnait son projet d’un nouveau bâtiment construit par Frank O. Gehry sur l’East River à Manhattan. Après le boom immobilier des musées américains, contemporain de l’envolée financière de la fin des années 1990, l’heure est au ralentissement économique et à la remise en cause du modèle d’expansion globale symbolisé par le Guggenheim.

LOS ANGELES (de notre correspondant) - Assiste-t-on à l’explosion de la bulle qui avait vu de nombreux musées entreprendre de grands projets de construction et de croissance ? L’abandon de la construction de l’extension du Los Angeles County Museum of Art (Lacma) ressemble en tout cas au symptôme d’une récession qui était jusque-là restée discrète. Élaborée par le Hollandais Rem Koolhaas et estimée à 300 millions de dollars (environ 288 millions d’euros), la nouvelle aile a fait les frais d’une politique budgétaire rigoureuse. “La situation économique s’est détériorée de façon si significative qu’il était impossible de poursuivre, a déclaré à ce sujet le président du conseil d’administration de l’institution, Walter L. Weisman. Nous avions contacté des entreprises, des fondations et des personnalités privées pour nous aider dans ce projet. Aucun d’entre eux n’a fait marche arrière, mais leur situation financière a changé de façon telle qu’ils ne peuvent plus suivre. Le monde a changé et leurs marges de maœuvre se sont amoindries.” Nicolai Ouroussoff, critique d’architecture au LA Times, a, lui, attribué ce changement d’orientation à un “manque total de courage des donateurs”. Son jugement semble ignorer l’évidence : la situation économique actuelle rend très difficile toute levée de fonds importants. Alors que leurs portefeuilles s’amincissent, fondations et particuliers hésitent à faire des dons significatifs. Quant aux entreprises, elles connaissent de fortes pressions pour réaliser des profits à court terme, une politique qui ne favorise pas les actions de mécénat.
Dès lors, pour Walter L. Weisman, il s’agit de ne pas entamer un projet qui pourrait ne pas être achevé. “Nous n’allons pas improviser”, dit-il, notant avec fierté que le musée n’a aucune dette et poursuit son exercice avec un budget équilibré. “Pour financer quelque chose de cette échelle, vous avez besoin de donateurs conséquents, explique la directrice du musée, Andrea Rich. Vous ne pouvez pas le faire en rassemblant un million au coup par coup et vous retrouver coincé. Je devais prévoir mon budget en avance. Quand j’ai vu que je ne pourrai pas rentrer dans mes fonds dans un délai raisonnable, j’ai suggéré de suspendre le projet jusqu’à ce que les conditions changent.” D’ici là, Andrea Rich pense se focaliser sur la réhabilitation de l’annexe ouest du Lacma. Cet abandon revêt aussi un aspect régional. En novembre 2002, les électeurs californiens ont ainsi approuvé une proposition d’un milliard de dollars pour construire des écoles et un centre hospitalier, mais rejeté la proposition visant à débloquer 250 millions de dollars pour les organisations artistiques du comté. La somme incluait les 98 millions affectés aux équipements antisismiques du Lacma – soit presque un tiers de la somme nécessaire à la nouvelle construction.
Mais au-delà, la mésaventure du Lacma s’inscrit dans un contexte bien plus large de récession et d’abandon. Nombre de rumeurs prédisent ainsi la chute imminente de Thomas Krens, le directeur de la Fondation Guggenheim. La stratégie globale du musée new-yorkais semble en effet suivre la même pente que la croissance économique. Le mois dernier, Thomas Krens a ainsi reçu un avertissement public du président du conseil d’administration de la fondation, Peter B. Lewis. Ce dernier a déclaré que sa contribution de 12 millions de dollars ne se ferait pas sans une coupe dans les dépenses : soit Thomas Krens fait des économies, soit il cherche un nouveau travail, a-t-il expliqué en substance.
Peter B. Lewis a admis une certaine responsabilité dans le déclin du musée qu’il préside depuis 1998. Le budget annuel du Guggenheim est désormais tombé à 24 millions de dollars, soit moins de la moitié de la somme dont il disposait à son zénith, et la fondation continue à payer 7 millions de dollars par an pour financer l’extension contestée que Thomas Krens a fait construire en 1992 à côté du bâtiment de Wright sur la Cinquième Avenue. La branche de Soho a, elle, été fermée l’année dernière, et les Guggenheim de Berlin et de Las Vegas ne génèrent aucun profit. Ce dernier vient d’ailleurs de fermer ses portes pour une durée indéterminée. Autre déconvenue, relative cette fois à la construction d’un nouveau Guggenheim à New York : le nuage argenté imaginé par l’architecte américain Frank O. Gehry ne verra finalement pas le jour. Le projet, estimé à 950 millions de dollars, doit être “repensé, peut-être à un niveau plus modeste, et certainement dans le contexte général du plan de développement du bas Manhattan”, a déclaré Thomas Krens, directeur de la fondation. Selon le New York Times du 31 décembre 2002, la décision n’est pas si surprenante, la municipalité ayant anticipé dans son programme l’abandon d’une construction qu’elle s’était engagée à financer à hauteur de 67,8 millions de dollars.
Bien sûr, Thomas Krens garde à son crédit une des plus grandes réussites culturelles et économiques des années 1990 : le Guggenheim Museum de Bilbao. Triomphe commercial pour la cité basque et la fondation, le bâtiment scintillant restera comme l’incarnation du boom des musées à la fin du XXe siècle. Mais les revers ont ensuite été nombreux et les difficultés financières de la Fondation sont désormais criantes (lire le JdA n° 158, 8 novembre 2002). À New York, la moitié du personnel a été licencié, les horaires réduits et des expositions annulées. Maintenant les critiques veulent savoir pourquoi plus de 15 millions de dollars de revente d’œuvres d’art ont été dégagés ces deux dernières années. Le musée a déjà largement usé de sa dotation pour rembourser ses dettes. Aurait-il également mis ses peintures sur le marché pour payer de la brique et du mortier ?
Durant la bulle financière des années 1990, tous les grands musées américains ont nourri des projets de rénovation ou d’agrandissement. Certains ont été achevés (Houston Museum of Fine Arts, Chicago Museum of Contemporary Art), quelques-uns attendent de l’être (Museum of Modern Art, Nelson Atkin à Kansas City), mais d’autres ont été réduits (le Metropolitan) ou sont restés au point mort (Art Institute of Chicago, Boston Museum of Fine Art, Whitney Museum, Jewish Museum de San Francisco). Bien sûr, des petites institutions new-yorkaises comme le Craft Museum, le New Museum of Contemporary Art et le Dahesh Museum ont récemment déménagé ou annoncent des extensions, mais l’âge des expansions démesurées est révolu. D’autant que les nouveaux bâtiments n’ont pas manqué d’engendrer des complications. La structure en front de lac construite par Santiago Calatrava pour le Musée des beaux-arts de Milwaukee a placé la ville sur la carte des circuits artistiques, mais l’établissement doit désormais dépenser autant chaque année pour entretenir son bâtiment que ce qu’il engageait auparavant dans ses programmes d’expositions et de conservation. Il doit se contenter dorénavant de deux conservateurs à plein temps. À la lumière d’un tel exemple, la prudence du Lacma est peut-être un modèle pour la conduite des musées après le boom des années 1990.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°162 du 10 janvier 2003, avec le titre suivant : La bulle des musées a éclaté

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