Vendredi 14 décembre 2018

La Biennale prend un coup de jeune

Par Armelle Malvoisin · Le Journal des Arts

Le 10 septembre 2004 - 1741 mots

La 22e édition de la Biennale des antiquaires se tient du 15 au 28 septembre au Carrousel du Louvre. Le joyau des salons parisiens des antiquités laisse cette année une vraie place au XXe siècle.

« Je veux faire de Paris la plus grande place mondiale du marché de l’art », déclame Jacques Perrin, président de la commission d’organisation et de la communication de la 22e Biennale des antiquaires. Ce baron du mobilier XVIIIe forme avec Christian Deydier, président du Syndicat national des antiquaires (SNA), un étonnant duo de personnalités au caractère bien trempé. À eux deux revient cette année la rude tâche de donner à une Biennale cantonnée aux sous-sols du Carrousel du Louvre depuis une dizaine d’années les fastes qu’elle connaissait quand elle se tenait au Grand Palais. En attendant son retour dans son cadre historique, au mieux à l’horizon 2008, Christian Deydier propose de « réchauffer la machine ». Une centaine d’antiquaires accueilleront environ 100 000 visiteurs pour quatorze jours d’exposition. Faisant fi des luttes intestines, éternels conflits d’intérêts ou de pouvoir qui se trament au sein du Syndicat, le président du SNA a pris quelques mesures radicales pour améliorer le cru 2004, à commencer par un durcissement des règlements d’admission des objets. Exemple, pour la sculpture, les tirages posthumes ne sont pas admis.

Un accès limité
Tenant compte des critiques de l’édition 2002 concernant l’agencement des lieux, plus particulièrement l’éclairage, l’espace a été réorganisé. Le décorateur François-Joseph Graf, qui a conçu la décoration de plusieurs stands dont ceux de Cheska Vallois et de François Fabius, a été consulté. Résultat : « Les premiers stands seront installés dès l’entrée, dans le foyer du Carrousel qui servait seulement de passage, explique Christian Deydier. Toute idée de décor a été supprimée. Le lieu en sous-sol ne s’y prête pas. On y pensera pour le Grand Palais. Au Carrousel, la présentation se veut simple, uniforme et propre. Les allées élargies, la circulation sera plus fluide. » Pour participer au dîner de gala, l’événement mondain incontournable au profit des bonnes œuvres, il faudra y mettre le prix (6 000 euros la table de 10 convives). De même, Christian Deydier a voulu limiter le nombre d’entrées pour la soirée du vernissage. « 3 500 au lieu de 7 000. Si on veut mettre du faste, on ne peut pas faire le métro aux heures de pointe ! » Ces restrictions ont occasionné quelques protestations. La pilule est encore plus mal passée pour les exclus de cette saison, à l’instar de Jean Lupu. La candidature de Roberto Polo – ce collectionneur-courtier au passé sulfureux pour avoir été en délicatesse avec la justice –, très controversée, n’a pas été non plus retenue. Une filtration qui a encouragé la venue de nouvelles recrues et l’ouverture sur le XXe siècle.

Du sang neuf
Classée sous le signe du renouveau, cette Biennale fait honneur aux jeunes antiquaires, notamment ceux qui prennent doucement la relève des plus prestigieuses enseignes : Antoine Barrère, qui lève le voile sur un ensemble de statues bouddhiques du culte du Shandong, Benjamin Steinitz, dont le stand révèle de rares boiseries incorporant des laques de Chine exécutées vers 1735 pour un salon de l’Hôtel du Bois de l’étang, autrefois situé au n° 1 de la rue Saint-Honoré à Paris, ou encore Philippe Perrin, venu avec une commode d’époque Louis XVI estampillée Stockel, un meuble de la chambre du comte d’Artois à Bagatelle. En outre, une quinzaine de nouvelles entrées marqueront le programme. La jeune galeriste Roxane Rodriguez représente un secteur du mobilier encore inexploré à la Biennale, c’est-à-dire la seconde moitié du XIXe siècle. « J’ai un goût de prédilection pour le japonisme qui atteint son paroxysme vers 1875 », avoue-t-elle, comme l’illustre sa pièce phare, un meuble à deux corps en palissandre de Rio et bronze doré en forme de pagode reposant sur une console. Cette spectaculaire création parisienne d’Édouard Lièvre vers 1877 contient dans sa partie centrale un panneau en laque du Japon figurant une scène de la bataille de Ko-Shima (940) correspondant à la première rébellion d’un seigneur de guerre face à l’aristocratie impériale. Parmi ses autres trouvailles, deux coffrets à cigares de Diehl, vers 1867, en bois orné de serpents, dragons, gargouilles et autres chimères en bronze argenté dans le goût de Viollet-le-Duc. La sculpture renforce cette année sa présence, notamment grâce à la venue de la galerie L’Univers du bronze, qui a confié la conception de son stand-cabinet d’amateur au décorateur Olivier Gagnère. « Nous montrons un ensemble qui pourrait s’appeler “Un siècle d’or de la sculpture (1830-1930)” autour de la redécouverte et de l’identification du marbre inédit de La Palombella exposé par Carpeaux au Salon de 1864 et dont on avait perdu la trace dès 1866. Pour mémoire, la Palombella, inspiré e du premier grand amour de l’artiste, est un marbre superbe et émouvant, dernier hommage de Carpeaux à celle qui mourut en 1861 à l’âge de 19 ans et dont le souvenir l’a poursuivi jusqu’à sa mort en 1875 », commente Michel Poletti. François Fabius, antiquaire d’excellente réputation qui jouit d’une grande estime dans le métier, signe son grand retour à la Biennale après vingt-huit ans d’absence. Il étonnera par la qualité de ses bronzes, à l’instar d’une rare paire de candélabres signés Barye – et dont « on ne connaît aucune autre fonte ancienne réalisée du vivant du sculpteur » –, mais aussi du chef modèle (soit la toute première épreuve) de l’Éléphant écrasant un tigre ou encore l’Éléphant en marche, une pièce unique provenant de l’ancienne collection du duc de Nemours. Carpeaux est aussi du voyage, avec notamment une terre cuite représentant La Danse, le touchant plâtre original d’Ugolin, et une paire de marbres, Le Pêcheur napolitain et La Jeune Fille à la coquille sur leur socle de bois sculpté, également signés Carpeaux. Outre les sculptures disposées autour d’un meuble de présentation central dans une ambiance digne des Expositions universelles du milieu du XIXe siècle, présideront deux pièces phares : un Vase des Titans, une céramique émaillée créée par Rodin pour Carrier-Belleuse, ainsi qu’une paire de vases Médicis en porcelaine de Sèvres aux décors se détachant sur de rares fonds écaille (les plus difficiles à obtenir), cadeau de l’empereur Napoléon Ier à son jeune frère Jérôme, roi de Westphalie.

Le XXe siècle à l’honneur, l’art africain en pointillé
Cheska Vallois, grande prêtresse parisienne de l’Art déco, crée à chaque Biennale la surprise. Son exposition thématique dédiée à Armand-Albert Rateau retrace l’histoire d’une prestigieuse collection restée intacte depuis les années 1920 (l’une des dernières sans doute) : celle réalisée par l’architecte décorateur pour l’appartement de Jeanne Lanvin entre 1920 et 1922. Si le boudoir, la chambre et la salle de bains ont été acquis en dation par l’État pour le Musée des arts décoratifs, le complément des meubles (18 pièces) sera ici exposé pour la première fois. Le Bruxellois Philippe Denys aime aussi à surprendre, cette année avec son extraordinaire décor voué à Fernand Léger et imaginé par Guillaume Féau. Sera en vedette à la galerie L’Arc en Seine, une paire de meubles de Ruhlmann de modèle Stelcavgo dit « bibliothèque godrons » en ébène de Macassar marqueté d’écailles de tortue. L’Art déco, qui avait gagné des points lors de la précédente édition, sera rejoint par des créations plus récentes. Pour sa première participation seul, Patrick Seguin, qui a composé la décoration de son stand avec les ateliers Jean Nouvel, a sélectionné : une applique peu courante à sept bras de Serge Mouille datant de 1956 ; un plat en ébène et nacre signé Alexandre Noll, vers 1949 ; un fauteuil Cité de 1932 de Jean Prouvé ou encore un bahut en bois exotique de Charlotte Perriand, vers 1960.

Recul des arts premiers
La galerie Down Town met aussi en exergue Charlotte Perriand avec une table et une bibliothèque en jacaranda, deux pièces majeures datant de 1962 issues de l’appartement du designer à Rio de Janeiro et comptant, selon François Laffanour, « parmi les cinq plus grands chefs-d’œuvre de Perriand ». Dernière admise à la Biennale, la galerie Applicat-Prazan livre exclusivement son stand à l’école de Paris des années 1950. Pour cet habitué de la FIAC et de Tefaf Maastricht qu’est Bernard Prazan, c’est non seulement une première mais aussi la consécration. « Mes artistes reviennent en force sur le marché de l’art et j’ai à cœur d’inscrire dans cette dynamique une sélection d’œuvres majeures », assure-t-il. Seront exposés : un tableau de 1950 d’Hartung provenant de la galerie Louis Carré à Paris ; une Composition de 1953 signée Riopelle qui appartient encore à la période du « dripping » ; un Diptyque vertical, belle œuvre d’Atlan de 1959, sans oublier une toile de Soulages, 7 novembre 1959, que le galeriste a spécialement sortie de sa collection personnelle pour l’occasion. Le XVIIIe siècle, historiquement le secteur moteur de la Biennale, aurait-il du souci à se faire ? Pour Jacques Perrin, « on assiste à un coup de feu sur le XXe, très au goût du jour. Mais le XVIIIe reste stable avec quelques phénomènes de mode. » « Je crois que les beaux décors XVIIIe classiques et haut de gamme plaisent toujours à condition qu’ils ne soient pas ennuyeux », confirme le décorateur Guillaume Féau, lequel s’est occupé, dans cet esprit, du décor des galeries Perrin, Aveline, Léage et Neuse. Ce qui ne l’a pas empêché d’innover pour Gérard Orts. « Sans boiserie, le décor est d’inspiration moderne, proche des valeurs des années 1930, de Printz particulièrement, avec l’utilisation de caryatides du XVIIe siècle », confie le décorateur. Enfin, notons que les arts premiers sont en net recul pour cette édition. Avec les retraits de Philippe Guimiot et de la galerie Entwistle, le départ d’Alain de Monbrison qui a préféré cette année se concentrer sur le parcours Kaos, Bernard Dulon s’est fait prier pour combler le vide. « C’est une expérience car je m’interroge sur l’opportunité d’exposer de l’art africain en Biennale, déclare le marchand. En attendant de me faire une opinion à ce sujet, la Biennale me permet de montrer une sélection de pièces superbes, en tout cas autre chose que des objets Lobi (mon exposition thématique actuelle pour Kaos). » Cette 22e Biennale devrait ainsi offrir des objets exceptionnels et réserver de nombreuses surprises !

22e BIENNALE DES ANTIQUAIRES

Du 15 au 28 septembre, 11h-21h, nocturnes les lundis et mercredis jusqu’à 23h, Carrousel du Louvre, 99, rue de Rivoli, 75001 Paris, tél. 01 44 51 74 74, www.biennaledesantiquaires.com

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°198 du 10 septembre 2004, avec le titre suivant : La Biennale prend un coup de jeune

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