L'actualité vue par

Karsten Greve

Galeriste

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 26 septembre 2003

Dans ses galeries de Cologne, Paris, Milan et St. Moritz (en Suisse), Karsten Greve représente des artistes tels que Louise Bourgeois, Jannis Kounellis ou Pierre Soulages. Après quatre années d’absence, il revient à la FIAC (Foire internationale d’art contemporain). Karsten Greve commente l’actualité.

Vous n’aviez pas participé à la FIAC depuis 1999. Quel est le sens de ce retour, pour cette trentième édition ?
Je voulais participer à cet anniversaire de la FIAC dans un mouvement positif. Toutes les galeries en Europe se posent la même question : comment gérer le fait qu’en six ou sept semaines se déroulent quatre ou cinq foires. La foire de Berlin, la FIAC, la foire de Cologne, Frieze à Londres et, peut-être, l’année prochaine un Maastricht 2 à New York, c’est sans doute trop. Début décembre a lieu Art Basel Miami Beach. Si Miami est un grand succès – ce qui n’est pas encore clair, parce que c’est très cher, très compliqué –, pour beaucoup de galeries, deux possibilités existeront pour le marché international : Bâle et Miami. À ce moment-là, c’est la mort des autres foires, peut-être pas de toutes, mais de quelques-unes. Nous ne pouvons pas participer à six, huit ou dix foires par an. Sinon, nous pouvons fermer la galerie. Nous avons créé les foires pour inviter les gens à avoir des contacts avec l’art d’aujourd’hui. Si nous fermons la galerie pour participer à dix ou vingt foires, ce sera un désastre pour la vie culturelle. La foire de Cologne draine 75 000 à 80 000 visiteurs qui sont près à payer 20 euros pour la visiter. La Foire de Bâle attire jusqu’à 60 000 visiteurs alors que des expositions de musées n’en accueillent parfois que 15 000. C’est dire l’importance des foires, c’est vraiment étonnant ! Pour nous, il est important d’avoir en Europe un contrepoids à New York. Déjà, Bâle comporte une très forte proportion de galeries américaines. Pour la structure des galeries européennes, il est important de trouver un équilibre.

Il existe aujourd’hui deux foires à Paris : la FIAC et Art Paris. Comment analysez-vous cette situation ?
C’est une histoire assassine, parce que ce n’est pas possible d’avoir deux foires. Parfois, il existe une très bonne foire et, à côté, une autre pour les jeunes galeries, mais ce n’est pas le cas à Paris. Ici, il s’agit aussi d’une bataille de relations publiques, de relations sociales. Il existe une concurrence pour le plus beau vernissage, celui qui sera le plus à la mode. C’est dommage. Je pense que cela n’apporte pas d’énergie en plus, mais que c’est destructeur au contraire. Et pour Paris, il est important d’avoir une grande foire internationale ou de conclure un accord avec un autre pays, une autre ville. Différentes idées circulent, mais, face à la concurrence de Londres, Berlin, New York et Cologne, Paris doit être un peu plus prudente.

De son côté, la foire de Cologne attire de moins en moins de galeries étrangères.
L’objectif de la foire de Cologne ces dix dernières années était d’être la foire la plus importante d’Europe. Mais on ne peut pas atteindre le niveau de Bâle en octobre-novembre, au moment des ventes publiques de New York. Le grand problème de Cologne a toujours été sa date, qui coïncide depuis trente ans avec celle des grandes semaines de ventes à New York pour Sotheby’s, Christie’s et Phillips. Pour cette raison, toutes les galeries de New York y restent et ne veulent pas quitter leurs espaces pour venir en Europe. Ce fut une erreur à l’époque de choisir ces dates, mais la concurrence dans le secteur de l’art contemporain n’existait pas encore avec Sotheby’s et Christie’s. Aujourd’hui, les maisons de ventes publiques ont une politique très agressive.

Dans cette concurrence entre les États-Unis et l’Europe, Londres a atteint au premier semestre le même niveau que New York pour les ventes publiques d’art. Ressentez-vous aussi un transfert du marché au niveau de vos galeries ?
Cette année a été spéciale parce que, avec la guerre en Irak, les États-Unis ont été un peu bloqués. En Europe, les premiers quatre ou cinq mois de l’année ont correspondu à une grande crise. Les hôtels à Paris, Milan, Rome, Londres et Zurich ont perdu 30 à 40 % de leur clientèle. En ce moment, cela reste plus calme que d’habitude. Je ne crois pas au mouvement vers Londres parce que la Grande-Bretagne manque de collectionneurs. Il en existe un petit groupe et quelques promoteurs comme Saatchi. D’après moi, aujourd’hui, il est nécessaire de bien organiser le marché en Europe.

Vous présentez actuellement à Paris une exposition “Jean Dubuffet”. Quelle en est la genèse ?
J’aime bien alterner les expositions d’artistes établis et de jeunes artistes parce que l’on peut contrôler la qualité et confronter le présent au passé. J’ai toujours travaillé avec des tableaux et des dessins de Dubuffet. Nous avions monté des expositions à Cologne mais jamais à Paris. Je pensais qu’il était important de faire quelque chose de très précis avec cette période de création de Dubuffet [les années 1945-1958, N.D.L.R.]. Elle est très significative. Chaque tableau a un territoire particulier. Nous avons indiqué pour chaque œuvre son numéro au catalogue raisonné et les premières galeries de chaque toile. Certaines ont changé dix ou vingt fois de propriétaires. Ici, j’ai cherché des tableaux qui ne sont pas très connus à Paris. Certaines pièces ont été présentées dans les grandes rétrospectives, mais d’autres n’ont été vues que par les spécialistes. Pour le public parisien, je pense que l’exposition est une bonne surprise.

À un niveau plus personnel, vous avez vendu au printemps votre collection de meubles Art déco. Quels sont vos intérêts aujourd’hui concernant le mobilier ?
Nous avons acheté il y a treize ans un appartement dans une maison de Mallet-Stevens, dans le 16e arrondissement de Paris. Quand nous l’avons acquis, il était dans un horrible état. Je l’ai restauré et j’ai cherché toutes les pièces authentiques d’époque (jusqu’aux prises de courant...). Puis, j’ai trouvé les meubles à des prix un peu fous à l’époque. Toute ma vie, j’ai cherché des pièces un peu différentes. Dans la galerie, à Paris, le mobilier est de Richard Tuttle, un artiste contemporain qui a réalisé ces éditions de dix pièces numérotées. Quand j’ai revendu l’appartement, j’ai cherché un acheteur pour l’ensemble, avec les meubles. Mais cela n’a pas été possible. Je ne voulais pas vendre la collection à Londres ou à New York, même si cela aurait peut-être été plus intéressant financièrement. J’ai choisi une maison professionnelle à Paris, Camard, spécialiste de l’Art déco. Aujourd’hui, nous habitons un grand appartement au-dessus de la galerie, pour être plus présent à Paris. Pour le mobilier, j’ai dans l’idée quelque chose de spécial...

Une exposition vous a-t-elle marqué dernièrement ?
Je trouve extraordinaire le mouvement du Musée du Louvre, vers plus d’ouverture, de visibilité. Au niveau des expositions, j’ai apprécié Beckmann au Centre Pompidou. Une telle exposition n’était pas possible en Allemagne. Ici, nous avons vu un Beckmann davantage tourné vers la Côte d’Azur, la Provence, par la lumière, les couleurs. J’ai apprécié que l’on prenne un artiste très connu tout en créant une exposition dans un esprit différent.

Galerie Karsten Grève, 5 rue Debelleyme, 75003 Paris, tél. 01 42 77 19 37.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°177 du 26 septembre 2003, avec le titre suivant : Karsten Greve

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